{"id":2428,"date":"2014-01-18T18:26:14","date_gmt":"2014-01-18T23:26:14","guid":{"rendered":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/?p=2428&#038;lang=fr"},"modified":"2021-03-02T12:53:00","modified_gmt":"2021-03-02T17:53:00","slug":"chapeau-monsieur-shinder","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/chapeau-monsieur-shinder\/","title":{"rendered":"Chapeau, monsieur Shinder!"},"content":{"rendered":"<p><em><strong>Sarah Gilbert<\/strong> vit dans le Mile End depuis plus de 20 ans. Entre 2008 et 2011, elle a tenu un blogue en anglais, <\/em>Mile Endings<em>\u00a0(\u00a0<a href=\"http:\/\/mileendings.blogspot.com\/\">http:\/\/mileendings.blogspot.com\/<\/a> )o\u00f9 elle a bross\u00e9 les portraits de personnages et d\u2019institutions du quartier avant qu\u2019ils ne soient emport\u00e9s par le changement. \u00c9crits avec une grande sensibilit\u00e9 et un sens aigu de l\u2019observation, ces portraits sont, selon les mots de Sarah, \u00absa lettre d\u2019amour au quartier\u00bb. Sarah Gilbert enseigne au d\u00e9partement d\u2019anglais du coll\u00e8ge Dawson et a \u00e9crit dans de nombreuses publications.\u00a0<\/em><\/p>\n<div id=\"attachment_2438\" style=\"width: 226px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/sarah.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-2438\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-2438 \" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/sarah-600x600.jpg\" alt=\"Sarah Gilbert\" width=\"216\" height=\"216\" srcset=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/sarah-600x600.jpg 600w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/sarah-150x150.jpg 150w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/sarah-1024x1024.jpg 1024w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/sarah.jpg 1046w\" sizes=\"(max-width: 216px) 100vw, 216px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2438\" class=\"wp-caption-text\">Sarah Gilbert (photo, Alain Pratte)<\/p><\/div>\n<p><em>Chapeau, M. Shinder!\u00a0r\u00e9unit trois articles.\u00a0En 2008, Sarah a d\u2019abord publi\u00e9 un portrait de la Maple Leaf Hat and Cap Co., une des derni\u00e8res entreprises de confection du quartier, qui en h\u00e9bergeait pourtant des dizaines entre les ann\u00e9es 1920 et 1990. Dans le second article, \u00e9crit d\u00e9but 2010, Sarah nous raconte que son propri\u00e9taire, Barry Shinder, le c\u0153ur bris\u00e9, doit se r\u00e9signer \u00e0 la fermeture. Mais, il y a une forme d\u2019happy end, dans le dernier article, \u00e9crit en ao\u00fbt 2011; pour le d\u00e9couvrir, il faut lire la suite.<\/em><\/p>\n<p><em>Avec ce premier article, M\u00e9moire du Mile End souhaite faire connaitre les portraits de Sarah \u00e0 un public francophone\u00a0: conserver la m\u00e9moire d\u2019un quartier en constante \u00e9volution \u00e9tant notre raison d\u2019\u00eatre. Nous publierons r\u00e9guli\u00e8rement de nouveaux articles, \u00e9crits par Sarah et par d\u2019autres auteurs, sur l\u2019\u00e9volution du Mile End contemporain. Nous tenons \u00e9galement \u00e0 remercier chaleureusement <strong>Val\u00e9rie Palacio-Quintin<\/strong>, qui a traduit b\u00e9n\u00e9volement les articles.<\/em><\/p>\n<h1>Chapeau, M. Shinder!<\/h1>\n<p>11 novembre 2008<br \/>\nLorsqu\u2019un lavoir se transforme en bistro, que le garage du coin devient un condo ou qu\u2019un atelier de r\u00e9paration d\u2019\u00e9lectrom\u00e9nagers fait place \u00e0 une boutique, les traces du pass\u00e9 sont effac\u00e9es.<\/p>\n<p>Parfois, en marchant sur Saint-Viateur, j\u2019essaie de me souvenir\u00a0: qui avait-il dans ce local avant qu\u2019on y serve des cr\u00eapes pour emporter? Et ici, avant que les pr\u00e9sentoirs soient garnis de papeterie et d\u2019encres fines? Deux portes \u00e0 c\u00f4t\u00e9, il y a ce chocolatier qui vend des petits plaisirs sucr\u00e9s \u00e0 2,50\u00a0$ l\u2019unit\u00e9. C\u2019\u00e9tait quoi avant?<\/p>\n<p>Le quartier change si vite que je n\u2019arrive pas \u00e0 suivre.<\/p>\n<div id=\"attachment_2435\" style=\"width: 370px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-1.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-2435\" loading=\"lazy\" class=\" wp-image-2435 \" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-1-600x422.jpg\" alt=\"Barry Shinder-1\" width=\"360\" height=\"253\" srcset=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-1-600x422.jpg 600w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-1-1024x720.jpg 1024w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-1.jpg 1600w\" sizes=\"(max-width: 360px) 100vw, 360px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2435\" class=\"wp-caption-text\">Barry Shinder, novembre 2008 (Photos, Sarah Gilbert)<\/p><\/div>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre pour \u00e7a que je suis si contente de tomber sur Barry Shinder quand je franchis la porte du Maple Leaf Hat and Cap Company, sur Saint-Laurent au nord de Saint-Viateur. Lorsque je lui demande depuis quand il est install\u00e9 ici, il r\u00e9pond fi\u00e8rement : \u00ab\u00a0Depuis trop longtemps!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il assemble des casquettes sur la vieille machine \u00e0 coudre noire Singer que son p\u00e8re utilisait lorsqu\u2019il a ouvert le commerce il y a 78 ans sur Saint-Laurent, entre des Pins et Prince-Arthur.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai pass\u00e9 toute ma vie sur la rue Saint-Laurent, raconte Barry Shinder. Mes fr\u00e8res et moi, on dormait sur les tables de couture quand on \u00e9tait b\u00e9b\u00e9s.\u00a0\u00bb Il vit avec sa femme et sa fille dans l\u2019appartement o\u00f9 il a grandi, juste au-dessus de l\u2019atelier. Il travaille les soirs, parfois jusqu\u2019\u00e0 23\u00a0h, et les fins de semaine. \u00ab\u00a0C\u2019est pratique; je suis un bourreau de travail.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019homme de 61 ans \u00e0 la stature athl\u00e9tique et au sourire facile saisit une casquette plate et l\u2019admire. \u00ab\u00a0Ce qui fait la beaut\u00e9 des chapeaux pour hommes? C\u2019est le style, le m\u00eame qui pr\u00e9valait dans le temps de mon p\u00e8re, dans les ann\u00e9es 1930.\u00a0\u00bb Les mod\u00e8les que Barry Shinder propose en 2008 sont en laine de couleur fonc\u00e9e, en tweed ou en patchwork de velours c\u00f4tel\u00e9, garnis d\u2019un bord et d\u2019un bouton sur le dessus. Certains sont dot\u00e9s d\u2019un bouton-pression.<\/p>\n<p>Parler \u00e0 Barry Shinder, c\u2019est comme avoir acc\u00e8s \u00e0 la m\u00e9moire vivante du quartier. J\u2019ai vu le Mile\u00a0End se transformer au fil des 15 derni\u00e8res ann\u00e9es, mais lui, il est le t\u00e9moin de ces changements depuis 55\u00a0ans. C\u2019est comme plonger dans l\u2019univers vert du casse-cro\u00fbte Wilensky ou dans l\u2019imaginaire de Duddy Kravitz.<\/p>\n<p>Barry Shinder se souvient de ce qu\u2019il y avait autour. \u00ab\u00a0La station Mile End \u00e9tait l\u00e0 o\u00f9 se trouve Million Tapis et Tuiles. Mon cousin et moi, on sautait dans le train pour aller \u00e0 Outremont&#8230; General Motors \u00e9tait \u00e0 l\u2019angle de Saint-Viateur, o\u00f9 il y a aujourd\u2019hui l\u2019entrep\u00f4t Yellow&#8230; Avant le Caf\u00e9 Olimpico &#8220;Open da Night&#8221;, c\u2019\u00e9tait Tony et Franco.\u00a0\u00bb Il conserve les souvenirs comme on empile les casquettes, les uns par-dessus les autres.<\/p>\n<p>Il parle sans interrompre ce qu\u2019il est en train de faire, c\u2019est-\u00e0-dire coudre des cuirets \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des casquettes. \u00ab\u00a0Je travaille pour trois; dans les faits, on est donc six\u00a0\u00bb, explique-t-il en gesticulant de mani\u00e8re \u00e0 inclure les trois Ha\u00eftiennes qui cumulent ici 39\u00a0ans de loyaux services. Margaret, Jacqueline et Rose utilisent des qualificatifs comme \u00ab\u00a0cool\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0respectueux\u00a0\u00bb pour d\u00e9crire leur patron.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0D\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, les affaires sont de plus en plus difficiles\u00a0\u00bb, raconte l\u2019entrepreneur, l\u2019abondance d\u2019importations chinoises \u00e0 co\u00fbt d\u00e9risoire n\u2019\u00e9tant pas \u00e9trang\u00e8re au probl\u00e8me. \u00ab\u00a0\u00c0 un moment donn\u00e9, je voulais que mon fils reprenne l\u2019affaire. Mais pourquoi ruiner sa vie? Il aurait travaill\u00e9, quoi, 60-70 heures par semaine ici? Est-ce qu\u2019il y a de l\u2019avenir l\u00e0-dedans? J\u2019en doute. Je suis une esp\u00e8ce en voie d\u2019extinction.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Une fois les cuirets cousus sur l\u2019ensemble des casquettes de la pile, Margaret prend le relais et coud l\u2019\u00e9tiquette d\u2019une entreprise de v\u00eatements. Tout comme \u00e0 l\u2019\u00e9poque du commerce du p\u00e8re de Shinder, 90\u00a0pour cent du travail fait par Maple Leaf sont des commandes.<\/p>\n<p>Les chapeaux fabriqu\u00e9s ici seront vendus chez le c\u00e9l\u00e8bre chapelier Henri Henri sur Sainte-Catherine ou dans les boutiques Hiver en Folie un peu partout au Qu\u00e9bec. M\u00eame si c\u2019est elle qui les confectionnent, l\u2019entreprise de Barry Shinder demeure \u00e9trangement invisible.<\/p>\n<p>Vous pourriez porter une casquette Maple Leaf sans le savoir.<a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft wp-image-2436\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2-450x600.jpg\" alt=\"Barry Shinder-2\" width=\"360\" height=\"480\" srcset=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2-450x600.jpg 450w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2-768x1024.jpg 768w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2.jpg 1200w\" sizes=\"(max-width: 360px) 100vw, 360px\" \/><\/a><\/p>\n<p>\u00c0 moins que vous n\u2019entriez dans ce petit atelier et que vous n\u2019arriviez \u00e0 convaincre Barry Shinder d\u2019arr\u00eater de coudre suffisamment longtemps pour vous en vendre une lui-m\u00eame. Et dans ce cas, c\u2019est tout un privil\u00e8ge, parce que vous connaissez la petite histoire.<\/p>\n<p>C\u2019est un peu comme savoir que le b\u00e2timent \u00e0 l\u2019angle de Saint-Viateur et Saint-Laurent, avant d\u2019accueillir le Cagibi avec ses wraps au tofu et ses DJ, \u00e9tait une pharmacie. Bien avant que des magazines ne garnissent les pr\u00e9sentoirs, c\u2019est un \u00e9ventail de flacons de m\u00e9dicaments qui \u00e9taient align\u00e9s sur les \u00e9tag\u00e8res de bois.<\/p>\n<p>Cependant, dans le cas du commerce de Barry Shinder, il ne s\u2019agit pas uniquement de ce que \u00e7a a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9, mais bien de ce que \u00e7a continue d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<h1>La fin d\u2019une \u00e9poque<\/h1>\n<p>27 janvier 2010<\/p>\n<p>Dans la vitrine du commerce Maple Leaf Hat and Cap Company, une affiche dit \u00ab On ferme. Tout doit \u00eatre vendu. \u00bb<\/p>\n<p>Je n\u2019en crois pas mes yeux. Il y a \u00e0 peine un mois, j\u2019\u00e9tais ici \u00e0 discuter avec Barry Shinder, qui confectionnait ses casquettes en me disant que les affaires \u00e9taient au ralenti.<\/p>\n<div id=\"attachment_2431\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2010.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-2431\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-2431\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2010-600x450.jpg\" alt=\"Barry Shinder 2010\" width=\"600\" height=\"450\" srcset=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2010-600x450.jpg 600w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2010-1024x768.jpg 1024w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2010.jpg 1600w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2431\" class=\"wp-caption-text\">Barry Shinder, janvier 2010<\/p><\/div>\n<p>Mais puisqu\u2019il me fait cette remarque tout le temps depuis que je l\u2019ai rencontr\u00e9 il y a un an et demi, j\u2019imaginais que la situation allait demeurer comme \u00e7a pendant des ann\u00e9es\u00a0: que je pourrais continuer \u00e0 aller acheter des casquettes pour offrir en cadeau et \u00e0 rendre visite \u00e0 cette m\u00e9moire vivante du quartier, qui travaille l\u00e0 inlassablement depuis toujours.\u00a0Et voil\u00e0 qu\u2019il ferme boutique.<\/p>\n<p>Le petit atelier du rez-de-chauss\u00e9e du triplex sur Saint-Laurent est plus bord\u00e9lique que d\u2019habitude. Sur les tables de coupe s\u2019entassent rouleaux de tissu, casquettes en cours de production, bo\u00eetes de bords et pots remplis de boutons-pression. Des \u00e9tiquettes orange \u00c0 vendre ou Vendu pars\u00e8ment les vieilles \u00e9tag\u00e8res en m\u00e9tal.<\/p>\n<p>Pour Barry Shinder, les co\u00fbts de production sont devenus trop \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n<div>\n<p>Il y a une semaine, son principal client (une entreprise de v\u00eatements) lui a annonc\u00e9 qu\u2019il ne pouvait plus se permettre de payer ce prix-l\u00e0 pour faire fabriquer ses casquettes.<\/p>\n<p>L\u2019entreprise lui a offert un emploi. Au lieu de confectionner des chapeaux au sein de l\u2019entreprise que son p\u00e8re a fond\u00e9e sur la Main il y a 80 ans, Barry Shinder ira travailler dans le secteur industriel de Chabanel en \u00e9change d\u2019un salaire. Finis les frais g\u00e9n\u00e9raux \u00e0 assumer et les employ\u00e9s \u00e0 encadrer (pendant des ann\u00e9es, il embauchait trois employ\u00e9s durant les p\u00e9riodes plus occup\u00e9es).<\/p>\n<p>\u00ab Je troque mon chapeau de patron contre celui d\u2019employ\u00e9, dit-il. Je perds de l\u2019argent ici, alors peu importe ce que je ferai d\u2019autre, ce sera mieux. Je gagnerai de l\u2019argent sans avoir de maux de t\u00eate! \u00bb<\/p>\n<p>Barry Shinder n\u2019a pas l\u2019air d\u2019un homme qui ne souffre pas de maux de t\u00eate. Il a perdu du poids et dort mal, pr\u00e9occup\u00e9 par le fait d\u2019avoir \u00e0 se d\u00e9barrasser de tout son mat\u00e9riel, \u00e0 louer son local de 1\u00a0800 pieds carr\u00e9s, \u00e0 payer ses dettes et \u00e0 entreprendre une nouvelle vie.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019ai jamais travaill\u00e9 ailleurs. J\u2019ai pass\u00e9 toute ma vie ici. \u00bb Apr\u00e8s un petit moment de r\u00e9flexion, il ajoute sur un ton optimiste\u00a0: \u00ab Au moins, je vais me lever le matin en sachant que j\u2019ai du travail qui m\u2019attend. Un emploi de huit \u00e0 quatre. Du grand luxe comparativement \u00e0 sept jours\/semaine! \u00bb<\/p>\n<p>Il a l\u2019intention d\u2019apporter la vieille machine \u00e0 coudre Singer qui appartenait \u00e0 son p\u00e8re. \u00ab \u00c7a, je ne m\u2019en d\u00e9barrasserai jamais \u00bb, affirme-t-il.<\/p>\n<p>Pendant qu\u2019on discute, le propri\u00e9taire d\u2019un magasin de chapeaux de C\u00f4te-des-Neiges entre pour profiter des prix r\u00e9duits. Il a l\u2019habitude d\u2019aller chez un grossiste o\u00f9 tous les chapeaux sont fabriqu\u00e9s en Chine et sont vendus 5\u00a0$ chacun tout au plus. \u00ab C\u2019est 5 $ et c\u2019est de la top qualit\u00e9!, explique-t-il \u00e0 Barry Shinder. Une casquette comme celle-l\u00e0, c\u2019est 20 \u00a2\u00a0\u00bb, pr\u00e9cise-t-il en prenant une casquette plate en coton.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais le morceau de plastique dans le bord me co\u00fbte 45 \u00a2 \u00e0 lui seul!\u00a0\u00bb, de r\u00e9pliquer notre entrepreneur. Il se tourne vers moi et ajoute en soupirant\u00a0: \u00ab\u00a0Tu comprends tout maintenant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Un triplex dans le Mile End vaut cher de nos jours, mais Barry Shinder ne peut pas imaginer le vendre. Il lui restera au moins \u00e7a. Les rang\u00e9es de machines \u00e0 coudre, les piles de casquettes et la poussi\u00e8re de tissus t\u00e9moignant des dizaines d\u2019ann\u00e9es de dur labeur seront quant \u00e0 elles chose du pass\u00e9. Et qu\u2019adviendra-t-il des vieilles formes qu\u2019il utilisait pour mouler les chapeaux? Au moins, Barry Shinder demeurera dans les parages.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0S\u2019il fallait que je parte d\u2019ici, j\u2019en mourrais\u00a0\u00bb, dit-il en regardant le b\u00e2timent dans lequel il vit depuis 1953, soit depuis qu\u2019il a 6 ans. \u00ab\u00a0Je peux me promener dans le coin les yeux ferm\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 je pars, une petite neige mouill\u00e9e commence \u00e0 tomber. Je remarque que juste au nord du local de Barry Shinder, l\u00e0 o\u00f9 il y avait une taverne de quartier reconnaissable par ses chaises en osier us\u00e9es, un nouveau bar branch\u00e9 a ouvert ses portes. Partout, \u00e7a change. Partout, on recommence.<\/p>\n<\/div>\n<h1>Nouveau d\u00e9part<\/h1>\n<p>13 ao\u00fbt 2011<br \/>\n\u00ab\u00a0L\u2019industrie de la fabrication, c\u2019est un milieu difficile\u00a0\u00bb, explique Barry Shinder \u00e0 des \u00e9tudiants en design de l\u2019Universit\u00e9 Concordia regroup\u00e9s dans son ancien atelier de la rue Saint-Laurent, au nord de Saint-Viateur.<\/p>\n<p>Il y a trois ans, Barry Shinder \u00e9tait encore aux commandes de l\u2019entreprise de fabrication de casquettes que son p\u00e8re avait fond\u00e9e en 1930. Mais il a d\u00fb mettre la cl\u00e9 sous la porte depuis.<\/p>\n<div id=\"attachment_2434\" style=\"width: 410px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2011.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-2434\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-2434\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Barry-Shinder-2011.jpg\" alt=\"Barry Shinder, ao\u00fbt 2011\" width=\"400\" height=\"300\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2434\" class=\"wp-caption-text\">Barry Shinder, ao\u00fbt 2011<\/p><\/div>\n<p>Pendant des mois, le local a \u00e9t\u00e9 occup\u00e9 de fa\u00e7on sporadique.<\/p>\n<p>Puis un jour de f\u00e9vrier, Anne-Marie Laflamme et Catherine M\u00e9tivier sont d\u00e9barqu\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quand on est entr\u00e9es ici la premi\u00e8re fois, on a eu l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans un mus\u00e9e, relate l\u2019entrepreneure de 27 ans Anne-Marie Laflamme. On a pass\u00e9 tout l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 poser des questions \u00e0 Barry. On est tomb\u00e9es amoureuses de l\u2019endroit et de son histoire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les \u00e9tudiants prennent des notes, font des esquisses ou enregistrent l\u2019entretien en format MP3. Ils participent \u00e0 une journ\u00e9e porte ouverte organis\u00e9e par Anne-Marie Laflamme et Catherine M\u00e9tivier. Les deux jeunes femmes sont les nouvelles locataires des lieux; elles dirigent l\u2019atelier\u00a0b., une gamme de v\u00eatements qui a pour mission d\u2019allier mati\u00e8res responsables et production locale.<\/p>\n<p>Elles ont voulu pr\u00e9server l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019atelier en conservant les grosses tables de coupe, deux machines \u00e0 coudre et les presses \u00e0 bouton en fonte qu\u2019utilisait Barry Shinder.<\/p>\n<p>La plupart des machines n\u2019ont pas trouv\u00e9 preneur, m\u00eame gratuitement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On en a gard\u00e9 quelques-unes, explique Anne-Marie. Il y en a une qu\u2019on a d\u00fb mettre aux vidanges. Quand le camion est pass\u00e9, Catherine pleurait comme un b\u00e9b\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Barry Shinder, qui a utilis\u00e9 ces machines toute sa vie, s\u2019\u00e9tait r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019elles prennent le chemin de la poubelle. Bien que surpris, il est heureux que les jeunes femmes aient d\u00e9cid\u00e9 de garder une partie de son \u00e9quipement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019esp\u00e8re juste qu\u2019elles s\u2019en tireront bien\u00a0\u00bb, mentionne-t-il.<\/p>\n<p>L\u2019an dernier, quand Barry Shinder a d\u00fb fermer son entreprise, \u00e7a l\u2019a rendu si anxieux qu\u2019il a perdu 30\u00a0kilos. \u00ab\u00a0Je vais avoir 65\u00a0ans en janvier, dit-il. Je suis un illettr\u00e9 de l\u2019informatique. J\u2019\u00e9tais bon dans une seule chose\u00a0: la production.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Certains \u00e9tudiants s\u2019examinent les ongles et ferment les yeux.<\/p>\n<p>Barry Shinder\u00a0a accept\u00e9 un emploi chez Magill Hat, l\u2019entreprise qui lui donnait autrefois des contrats. Il a finalement d\u00e9cid\u00e9 de vendre le b\u00e2timent dans lequel il a travaill\u00e9 et v\u00e9cu pendant pr\u00e8s de 60\u00a0ans.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je pense que je suis plus relax maintenant, explique-t-il en pr\u00e9cisant qu\u2019il a repris une quinzaine de kilos. Le jeudi, je re\u00e7ois une paie et cet argent est \u00e0 moi. Je fais du huit \u00e0 quatre, un point, c\u2019est tout.\u00a0\u00bb Il travaille sur la rue Chabanel et se pr\u00e9pare \u00e0 d\u00e9m\u00e9nager dans la Petite Italie.<\/p>\n<p>Anne-Marie Laflamme et Catherine M\u00e9tivier ont d\u00e9cid\u00e9 de transformer l\u2019espace de 1\u00a0800\u00a0pieds carr\u00e9s en atelier-boutique.<\/p>\n<p>L\u2019ancien propri\u00e9taire leur sert ce conseil\u00a0: \u00ab\u00a0Ne vivez pas juste pour travailler. Quand on est en affaires, on n\u2019a pas d\u2019amis.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pourtant, tout le monde sont nos amis!, de r\u00e9pliquer Anne-Marie Laflamme. C\u2019est important pour nous de travailler avec des gens qu\u2019on aime.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Deux g\u00e9n\u00e9rations, deux paradigmes du monde des affaires. Les \u00e9tudiants ont-ils \u00e9cout\u00e9?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je consid\u00e8re encore que je fais le travail d\u2019une personne et demie, nous dit Barry Shinder. Je ne fais que 2 ou 3 $ de plus que le salaire minimum, alors que j\u2019ai 50\u00a0ans d\u2019exp\u00e9rience. Mais je fais tout de m\u00eame probablement plus d\u2019argent que ce que je gagnais ici.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>_______________________________________________________________<\/p>\n<h3><i>Postface, janvier 2014<\/i><\/h3>\n<p><i>Anne-Marie et Catherine ont gagn\u00e9 leur pari et exploitent toujours leur entreprise, Atelier B. (<\/i><a href=\"http:\/\/www.atelier-b.ca\/\"><i>http:\/\/www.atelier-b.ca\/<\/i><\/a><i>) dans les anciens locaux de Barry Shinder. M\u00eame si la seule constante dans l\u2019histoire du Mile End c\u2019est qu\u2019il se transforme sans cesse, elles maintiennent ainsi la continuit\u00e9 avec une activit\u00e9 qui est c\u0153ur de la vie du quartier depuis plus d\u2019un si\u00e8cle.\u00a0<\/i><\/p>\n<p><div id=\"attachment_2430\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/atelierb-designers-credit-julieartacho-3.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-2430\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-2430 \" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/atelierb-designers-credit-julieartacho-3-600x399.jpg\" alt=\" Catherine M\u00e9tivier et Anne-Marie Laflamme, atelier b.\" width=\"600\" height=\"399\" srcset=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/atelierb-designers-credit-julieartacho-3-600x399.jpg 600w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/atelierb-designers-credit-julieartacho-3.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2430\" class=\"wp-caption-text\">Catherine M\u00e9tivier et Anne-Marie Laflamme, atelier b. (Photo : Julie Artacho)<\/p><\/div><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sarah Gilbert vit dans le Mile End depuis plus de 20 ans. Entre 2008 et 2011, elle a tenu un blogue en anglais, Mile Endings\u00a0(\u00a0http:\/\/mileendings.blogspot.com\/ )o\u00f9 elle a bross\u00e9 les portraits de personnages et d\u2019institutions du quartier avant qu\u2019ils ne soient emport\u00e9s par le changement. \u00c9crits avec une grande sensibilit\u00e9 et un sens aigu de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[36],"tags":[20,33,34],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2428"}],"collection":[{"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2428"}],"version-history":[{"count":24,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2428\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5365,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2428\/revisions\/5365"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2428"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2428"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2428"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}