{"id":3076,"date":"2014-10-25T16:47:23","date_gmt":"2014-10-25T20:47:23","guid":{"rendered":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/?p=3076&#038;lang=fr"},"modified":"2015-12-25T21:51:54","modified_gmt":"2015-12-26T02:51:54","slug":"la-voix-de-la-ruelle","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/la-voix-de-la-ruelle\/","title":{"rendered":"La voix de la ruelle"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<p class=\"descriptif\"><em>Nous poursuivons ici la publication de la version fran\u00e7aise des \u00abMile Endings\u00bb, ces portraits du Mile End contemporain \u00e9crits entre 2008 et 2011 par<\/em><strong>\u00a0<em>Sarah Gilbert<\/em>,\u00a0<\/strong><em>r\u00e9sidente de longue date du quartier. M\u00e9moire du Mile End tient \u00e0 remercier chaleureusement\u00a0<strong>Michel Tanguay<\/strong> qui en a fait b\u00e9n\u00e9volement la traduction.<\/em><em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<p><strong>La voix de la ruelle, 1er juin 2009<\/strong><\/p>\n<p>Vers la fin d\u2019une chaude journ\u00e9e, j\u2019ouvre la porte de la cour, toute la ruelle semble en fleurs et j\u2019entends la voix. La folle explosion d\u2019un sifflement m\u00e9lodique. Un puissant pffouiit-pffiouu, qu\u2019on peut aussi bien associer \u00e0 l\u2019admiration qu\u2019\u00e0 la drague.<\/p>\n<div id=\"attachment_3078\" style=\"width: 249px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Ruelle.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-3078\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-3078\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Ruelle.jpg\" alt=\"Photos : Sarah Gilbert\" width=\"239\" height=\"178\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-3078\" class=\"wp-caption-text\">Photos : Sarah Gilbert<\/p><\/div>\n<p>C\u2019est mon voisin favori et le plus myst\u00e9rieux, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la ruelle\u00a0: le perroquet.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment de l\u2019ann\u00e9e, ses appels s\u2019envolent de sa fen\u00eatre du troisi\u00e8me \u00e9tage pour p\u00e9n\u00e9trer nos vies.<\/p>\n<p>Il a appris \u00e0 imiter le beep-beep-beep d\u2019un camion qui recule, et les grincements d\u2019une poulie de corde \u00e0 linge. Au commencement, je ne savais pas que ces bruits \u00e9manaient d\u2019un psittacid\u00e9. Mais il ajoute une r\u00e9sonnance nasillarde \u00e0 ses couinements et trompetteries&#8230; Il m\u00e9lange les bruits de la ruelle avec des trilles et des sifflets, et les relance comme une toupie.<\/p>\n<p>Ses criaillages fous font partie de mon \u00e9t\u00e9. Pourtant, le perroquet m\u2019est toujours demeur\u00e9 invisible, tapi derri\u00e8re sa fen\u00eatre du 3<sup>e<\/sup> \u00e9tage.<\/p>\n<p>C\u2019est une d\u00e9marche \u00e9trange d\u2019aller se pr\u00e9senter \u00e0 des voisins que vous c\u00f4toyez depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es. \u00ab\u00a0Bonjour, \u00e7a fait un bout de temps que je voulais venir vous saluer&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>Le fait est que, depuis que je suis devenue m\u00e8re, je parle aux voisins comme je ne le faisais pas avant. \u00c7a me semble naturel et peut-\u00eatre m\u00eame important. Notre fille ouvre la barri\u00e8re, avance en vacillant dans les all\u00e9es qui m\u00e8nent aux portes des voisins, et aimerait bien franchir chacune d\u2019elles. Chaque passant, connu ou inconnu, est une occasion de saluer de la main, et chaque porte est une invitation \u00e0 l\u2019exploration. Comme un perroquet, elle n\u2019a pas le sens des fronti\u00e8res.<\/p>\n<p>Elle est mon mod\u00e8le et ma motivation alors que je franchis ma porte et contourne le p\u00e2t\u00e9 de maisons jusque devant le triplex o\u00f9 habite le perroquet. Quelques enfants s\u2019affairent avec un planeur jouet sur le patio de pierre.<\/p>\n<p>La m\u00e8re d\u2019un des gar\u00e7ons, une jolie femme aux cheveux lustr\u00e9s qui s\u2019appelle Bia, s\u2019av\u00e8re \u00eatre la propri\u00e9taire du perroquet. Je lui dis que j\u2019entends l\u2019oiseau depuis des ann\u00e9es. Elle croit que je suis venue pour me plaindre. \u00ab\u00a0Il vous d\u00e9range?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est ce qui m\u2019annonce que l\u2019\u00e9t\u00e9 est arriv\u00e9, dis-je. Je l\u2019adore.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Perroquet-1.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-3079\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Perroquet-1.jpg\" alt=\"Perroquet-1\" width=\"179\" height=\"241\" \/><\/a><\/p>\n<p>Bia me dit que Max est un perroquet jaco, qu\u2019on appelle aussi gris du Gabon.<\/p>\n<p>Elle a re\u00e7u Max en cadeau de son mari Mario, il y a 17 ans, peu apr\u00e8s son immigration depuis Porto au Portugal. Ils ont aujourd\u2019hui deux fils, mais \u00e0 cette \u00e9poque, Bia restait seule \u00e0 la maison pendant que Mario partait travailler. Elle parlait \u00e0 peine fran\u00e7ais ou anglais et se sentait isol\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mon mari travaille beaucoup, dit-elle. C\u2019est probablement pourquoi il m\u2019a offert l\u2019oiseau,\u00a0\u00bb ajoute-t-elle avec un sourire en coin.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Max me tient compagnie. Si tu n\u2019as personne \u00e0 qui parler, tu parles \u00e0 l\u2019oiseau. Le matin, tu dis bonjour et l\u2019oiseau te r\u00e9pond bonjour.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a m\u2019a pris 15 ans \u00e0 me rendre jusqu\u2019ici, alors maintenant que me voici dans la cour de Bia, je vais aller jusqu\u2019au bout. Je lui demande si je peux rencontrer Max. Elle m\u2019invite \u00e0 monter l\u2019escalier, me montre ses tablettes de figurines d\u2019oiseaux, dans un appartement d\u2019une propret\u00e9 impeccable, o\u00f9 son fils adolescent \u00e9coute de la musique dans sa chambre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019avais toujours cru que Max \u00e9tait un m\u00e2le \u2014 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019an dernier o\u00f9 elle a pondu quatre \u0153ufs!\u00a0\u00bb me dit Bia, qui ajoute que si elle avait su, elle l\u2019aurait fait accoupler. Les gris du Gabon sont tr\u00e8s recherch\u00e9s, et elle aurait pu vendre les petits 1500\u00a0$ chacun.<\/p>\n<p>Elle ouvre la porte de sa salle de lavage, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de l\u2019appartement, o\u00f9 elle entrepose son escabeau, et qui est \u00e9clair\u00e9e par une fen\u00eatre donnant sur notre ruelle commune. La cage de l\u2019oiseau est spacieuse.<\/p>\n<p>Je suis surprise de constater que Max est plus petite que ce que j\u2019avais imagin\u00e9. Son plumage d\u2019un gris doux, aux pointes blanches, ressemble \u00e0 des p\u00e9tales, tandis que sa queue est d\u2019un rouge brillant.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Perroquet-2.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-3080\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Perroquet-2.jpg\" alt=\"Perroquet-2\" width=\"180\" height=\"239\" \/><\/a><\/p>\n<p>J\u2019observe, sans trop savoir quoi faire, alors que je me retrouve face \u00e0 face avec l\u2019invisible \u2014 et quasiment mythique \u2014 cr\u00e9ature de la ruelle.<\/p>\n<p>L\u2019oiseau gonfle ses plumes, inquiet de ma pr\u00e9sence. \u00ab\u00a0Elle a peur, explique Bia. Elle r\u00e9agit comme \u00e7a face \u00e0 quelqu\u2019un qu\u2019elle ne conna\u00eet pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Max ne peut pas savoir que je suis une de ses fans. Elle penche la t\u00eate pour m\u2019examiner d\u2019un de ses yeux jaunes, puis de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Puis elle me salue calmement : \u00ab\u00a0Hola!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nouvelle surprise. Je ne savais pas que mon-voisin-perroquet pouvait parler. \u00c0 ce qu\u2019il semble, quand un interlocuteur est \u00e0 sa port\u00e9e, elle lui parle.<\/p>\n<p>Je r\u00e9ponds : \u00ab\u00a0Hola! Hola! Hola!\u00a0\u00bb, je suis une fan enthousiaste, invit\u00e9e en coulisses.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Elle parle portugais, comme moi, explique Bia. Elle imite les sifflements de Mario, le t\u00e9l\u00e9phone, tout ce qu\u2019elle entend.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pendant que nous sommes dans la pi\u00e8ce, Max fait tr\u00e8s peu de bruit. Pas de claxon de recul, de sifflement ou de piaillement. Elle nous regarde, fait un peu la conversation en portugais, et \u00e9coute.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Elle produit beaucoup de squames, me dit Bia. Je dois nettoyer la cage tous les trois jours. Et je dois lui donner des douches. Et tailler les plumes de ses ailes. C\u2019est fatigant, \u00bb me confie-t-elle&#8230; \u00ab Et ils peuvent vivre jusqu\u2019\u00e0 95 ans!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Max se tortille sur son perchoir, et nous regarde avec curiosit\u00e9.<\/p>\n<p>Quand Max sera une vieille perroquet, ma fille sera une vieille madame. Elles partagent tellement de choses. Ce matin encore, pendant que je changeais sa couche, elle a entendu un camion reculer, et s\u2019est mise \u00e0 l\u2019imiter, \u00e0 la Max\u00a0: \u00ab Beep, beep, beep, beep!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Enfant.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-3081\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Enfant.jpg\" alt=\"Enfant\" width=\"104\" height=\"147\" \/><\/a><\/p>\n<p>Sans y croire vraiment, j\u2019imagine leur voisinage dans un avenir lointain. Max aura alors assimil\u00e9 de nouveaux sons dans son r\u00e9pertoire, mais continuera, de temps en temps, \u00e0 claironner son strident beep, beep, beep, beep. Pour sa voisine au visage poupin, cela \u00e9voquera de magiques ann\u00e9es d\u2019enfance, dans l\u2019espace social de la ruelle, au d\u00e9but d\u2019un si\u00e8cle nouveau.<\/p>\n<p class=\"soustitre\">Postface, octobre 2014<\/p>\n<p class=\"soustitre\">Malheureusement, la fille de Sarah et Max ne sont plus voisins. Le perroquet et ses propri\u00e9taires ont d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 dans un autre quartier.<\/p>\n<p><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous poursuivons ici la publication de la version fran\u00e7aise des \u00abMile Endings\u00bb, ces portraits du Mile End contemporain \u00e9crits entre 2008 et 2011 par\u00a0Sarah Gilbert,\u00a0r\u00e9sidente de longue date du quartier. 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