{"id":3690,"date":"2016-08-08T16:48:43","date_gmt":"2016-08-08T20:48:43","guid":{"rendered":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/?p=3690"},"modified":"2022-01-20T13:11:25","modified_gmt":"2022-01-20T18:11:25","slug":"le-bordel-de-la-police-au-mile-end","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/le-bordel-de-la-police-au-mile-end\/","title":{"rendered":"Le \u00ab bordel de la police \u00bb au Mile End"},"content":{"rendered":"<p>Le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Red Light District \u00bb a d\u00e9fray\u00e9 la chronique montr\u00e9alaise tout au long du 20\u00e8me si\u00e8cle. Principalement situ\u00e9 dans le quadrilat\u00e8re compris entre les rues Sainte-Catherine, Saint-Laurent, Craig (Saint-Antoine aujourd&#8217;hui) et Saint-Denis, il a compt\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 300 bordels qui exer\u00e7aient leurs activit\u00e9s au grand jour, la plupart du temps gr\u00e2ce \u00e0 la protection de la police et de certains \u00e9lus municipaux. Les enqu\u00eates sur la moralit\u00e9 publique furent nombreuses \u00e0 d\u00e9noncer cette situation. L&#8217;une des plus c\u00e9l\u00e8bres est celle du juge Caron, tenue entre 1950 et 1954, et qui permit \u00e0 un jeune avocat, le futur maire de Montr\u00e9al Jean Drapeau, de se faire conna\u00eetre.<\/p>\n<p>On se souvient peut-\u00eatre moins cependant de l&#8217;enqu\u00eate du juge Coderre, \u00e9galement sur la police de Montr\u00e9al, en 1924-1925. Elle avait \u00e9t\u00e9 mise sur pied \u00e0 la suite des pressions d&#8217;un mouvement connu sous le nom de Comit\u00e9 des seize. Lanc\u00e9 en 1917 par des r\u00e9formateurs \u2014 avocats, m\u00e9decins-hygi\u00e9nistes, pr\u00eatres \u2014, il m\u00e8ne plusieurs enqu\u00eates sur le \u00ab fl\u00e9au de la prostitution \u00bb, sous l&#8217;angle de la menace qu&#8217;elle ferait peser sur la moralit\u00e9 et la sant\u00e9 publique. De plus, le Comit\u00e9 des seize accuse la police, et surtout les \u00e9lus populistes qui ont repris le contr\u00f4le de l&#8217;h\u00f4tel de ville en 1914, d&#8217;\u00eatre profond\u00e9ment corrompus. L&#8217;une des journ\u00e9es les plus sensationnelles de l&#8217;enqu\u00eate a lieu le 28 octobre 1924. Car on apprend ce jour l\u00e0 que le mal ne se limite plus au Red Light, mais qu&#8217;il a m\u00eame atteint une paroisse canadienne-fran\u00e7aise dite mod\u00e8le, celle de Saint-Enfant-J\u00e9sus du Mile-End.<\/p>\n<p>Celui qui met le feu au poudres, c&#8217;est le cur\u00e9 de la paroisse, l&#8217;abb\u00e9 Philippe Perrier. Il a fond\u00e9 une Ligue des m\u0153urs pour lutter contre la prostitution au Mile End : selon lui, ses membres obtiennent d&#8217;habitude rapidement la fermeture des maisons \u00e0 la r\u00e9putation douteuse. Deux bordels ont toutefois r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 ses efforts. L&#8217;un d&#8217;eux a m\u00eame l&#8217;effronterie d&#8217;avoir pignon sur rue au 48 boulevard Saint-Joseph Est, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Cercle paroissial et en face d&#8217;une cr\u00e8che ainsi que du couvent des s\u0153urs de la Providence. \u00ab Nous avons, dit Perrier au juge Coderre, l&#8217;ennui de voir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nos \u00e9glises des prostitu\u00e9es qui ont quatre, cinq automobiles tous les dimanches. [\u2026] C&#8217;est un d\u00e9fi \u00e0 la moralit\u00e9 dans la ville de Montr\u00e9al, et dans un quartier parfaitement honn\u00eate. \u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_3694\" style=\"width: 309px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-3694\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-3694\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Perrier-article-1.jpg\" alt=\"Philippe Perrier, ann\u00e9es 1920. BAnQ 06M_P748S.\" width=\"299\" height=\"448\" \/><p id=\"caption-attachment-3694\" class=\"wp-caption-text\">Philippe Perrier, ann\u00e9es 1920. BAnQ 06M_P748S.<\/p><\/div>\n<h4><span style=\"color: #99cc00;\"><em>La maison de Rose David, boulevard Saint-Laurent&#8230;<\/em><\/span><\/h4>\n<p>Pourtant, m\u00eame si le bordel du boulevard Saint-Joseph est toujours ouvert lorsque Perrier t\u00e9moigne, c&#8217;est un autre, situ\u00e9 \u00e0 l&#8217;intersection nord-ouest du boulevard Saint-Laurent et de la rue Saint-Viateur \u2014\u00e0 l&#8217;emplacement de l&#8217;actuel bar Waverly, qui retient toute l&#8217;attention. Car, bien qu&#8217;il ait finalement ferm\u00e9 ses portes l&#8217;\u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dent, il a fallu une campagne de deux ans au cur\u00e9 pour y parvenir. Lettres r\u00e9p\u00e9t\u00e9es au chef de police, au pr\u00e9sident du Comit\u00e9 ex\u00e9cutif de la ville, rien n&#8217;y faisait. Le t\u00e9moignage d&#8217;\u00c9milien Tr\u00e9panier, lieutenant au poste de police 25, situ\u00e9 au coin de Saint-Laurent et Laurier, est \u00e9loquent. Il admet avoir re\u00e7u plusieurs plaintes au sujet de la maison, dont celles du cur\u00e9 Perrier. Le procureur lui demande alors :<\/p>\n<p>&#8211; Comment s&#8217;appelait commun\u00e9ment cette maison ?<\/p>\n<p>&#8211; Je l&#8217;ai entendu nommer [sic] souvent dans le quartier, le vrai nom qu&#8217;ils se servaient c&#8217;\u00e9tait le &#8220;bordel de la police&#8221; .<\/p>\n<p>Tr\u00e9panier ajoute que, lorsqu&#8217;il recevait des plaintes, il n&#8217;avait pas d&#8217;autre pouvoir que d&#8217;en r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 son capitaine.<\/p>\n<p>Un autre t\u00e9moin est le boucher Auguste Tardif. R\u00e9sidant du Mile End depuis 50 ans, il habite juste en face de la maison. Il explique que les clients arrivaient sans cesse, de jour comme de nuit, par automobiles pleines de monde. La tenanci\u00e8re, Rose David, t\u00e9moigne \u00e0 son tour. Apr\u00e8s avoir obtenu la protection de la Cour, elle reconna\u00eet avoir tenu l\u00e0 une maison de d\u00e9bauche pendant trois ann\u00e9es. Rose David admet \u00e9galement qu&#8217;un policier du poste 25, Eug\u00e8ne Pilon, lui rendait r\u00e9guli\u00e8rement visite et endossait ses ch\u00e8ques. Mais elle le disculpe, en disant qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un ami d&#8217;enfance de son fr\u00e8re. Car la vraie cible de la tenanci\u00e8re, c&#8217;est le chef de la police, Pierre B\u00e9langer. Rose David soutient avoir fait sa connaissance lorsqu&#8217;il s&#8217;est pr\u00e9sent\u00e9 un soir, vers minuit et demi, en compagnie de son chauffeur. Elle ajoute qu&#8217;il a alors consomm\u00e9 deux ou trois verres de scotch. La tenanci\u00e8re n&#8217;en dit pas plus sur ce qui s&#8217;est pass\u00e9 cette nuit-l\u00e0, sinon, qu&#8217;apr\u00e8s, elle \u00e9tait pr\u00e9venue lorsqu&#8217;il allait y avoir des descentes. Ainsi, en juin 1923, elle a le temps de \u00ab renvoyer toutes ses filles \u00bb et elle est seule lorsque la police se pr\u00e9sente. En \u00e9change de cette protection, Rose David affirme avoir donn\u00e9 trois fois 10 $ et une bouteille de champagne au chef B\u00e9langer.<\/p>\n<p>Dans son rapport, le juge Coderre se montre s\u00e9v\u00e8re envers la plupart des policiers de l&#8217;escouade de la moralit\u00e9, dont il exige le cong\u00e9diement. Plusieurs d&#8217;entre eux ont accumul\u00e9 des sommes substantielles en devenant les protecteurs des bordels qu&#8217;ils devaient r\u00e9primer. Par contre, il est relativement indulgent envers le chef B\u00e9langer, puisqu&#8217;il se contente de recommander sa mise \u00e0 la retraite imm\u00e9diate. Car, affirme le juge, les vrais coupables sont les membres du Comit\u00e9 ex\u00e9cutif, qui ont nomm\u00e9 un incomp\u00e9tent au poste de chef. Le rapport Coderre est \u00e9minemment politique : il bl\u00e2me avant tout les \u00e9lus municipaux qui ont, selon lui, non seulement ferm\u00e9 les yeux mais aussi profit\u00e9 de la prostitution \u00e9rig\u00e9e en syst\u00e8me. Le constable Pilon, montr\u00e9 du doigt par plusieurs r\u00e9sidants comme l&#8217;un des protecteurs du \u00ab bordel de la police \u00bb, s&#8217;en tire \u00e9galement bien : le juge reconna\u00eet qu&#8217;il a manqu\u00e9 \u00e0 son devoir, mais qu&#8217;il s&#8217;est laiss\u00e9 aveugler par son amiti\u00e9 d&#8217;enfance avec Rose David.<\/p>\n<div id=\"attachment_3695\" style=\"width: 494px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-3695\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-3695\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/chef-484x600.jpg\" alt=\"Le chef de la police de Montr\u00e9al, Pierre B\u00e9langer. La Patrie, 29 octobre 1924.\" width=\"484\" height=\"600\" srcset=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/chef-484x600.jpg 484w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/chef.jpg 610w\" sizes=\"(max-width: 484px) 100vw, 484px\" \/><p id=\"caption-attachment-3695\" class=\"wp-caption-text\">Le chef de la police de Montr\u00e9al, Pierre B\u00e9langer. La Patrie, 29 octobre 1924.<\/p><\/div>\n<p>Pilon avait d&#8217;ailleurs \u00e9crit une lettre au cur\u00e9 Perrier pour tenter de se disculper :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">Je connais madame David depuis mon enfance, je suis all\u00e9 \u00e0 la classe St-Louis avec ses fr\u00e8res. [\u2026] Plusieurs m&#8217;ont dit que je serais accus\u00e9 lors de l&#8217;enqu\u00eate de tenir une maison de d\u00e9sordre, je puis jurer devant Dieu qui doit me juger un jour que je n&#8217;ai jamais tenu de maison, et que je n&#8217;ai jamais re\u00e7u un sou favorisant la prostitution. [\u2026] Je suis pr\u00eat, Monsieur le Cur\u00e9, [d&#8217;] aller me confesser \u00e0 vous. [\u2026] Esp\u00e9rant que les autorit\u00e9s municipales conna\u00eetront ce que je suis, de votre part, je vous prie de me croire avec respect, un de vos futurs p\u00e9nitents.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais le cur\u00e9 Perrier n&#8217;a pas d\u00fb accorder trop de cr\u00e9dit \u00e0 cette confession, puisque c&#8217;est lui-m\u00eame qui remit la lettre aux autorit\u00e9s\u2026<\/p>\n<p><em>Sources consult\u00e9es pour cet article :<\/em><\/p>\n<p>Outre les journaux d&#8217;\u00e9poque, l&#8217;enqu\u00eate du juge Coderre a fait l&#8217;objet d&#8217;un fonds qui est conserv\u00e9 aux Archives de la Ville de Montr\u00e9al:\u00a0<em>Enqu\u00eate judiciaire sur la police de Montr\u00e9al,\u00a0<\/em>1924, P45-1_2-OP.<\/p>\n<p><em>Cet article a inspir\u00e9 une bande dessin\u00e9e de Marguerite Sauvage, \u00ab Le bordel de la police \u00bb. Elle a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e par la Revue Planches et le Festival BD de Montr\u00e9al, dans le cadre du projet Rues de Montr\u00e9al lors du 375e anniversaire de Montr\u00e9al. Les BD ont fait l&#8217;objet d&#8217;un livre, intitul\u00e9\u00a0<a href=\"https:\/\/www.fbdm-mcaf.ca\/projets\/rues-de-montreal\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Rues de Montr\u00e9al<\/a>.\u00a0<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Red Light District \u00bb a d\u00e9fray\u00e9 la chronique montr\u00e9alaise tout au long du 20\u00e8me si\u00e8cle. 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