{"id":4409,"date":"2018-03-01T15:51:55","date_gmt":"2018-03-01T20:51:55","guid":{"rendered":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/?p=4409"},"modified":"2018-03-11T12:55:19","modified_gmt":"2018-03-11T16:55:19","slug":"identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/","title":{"rendered":"Identit\u00e9s plurielles et le \u00ab cas \u00bb du Mile End (2)"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<h3><a href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end\/\">Lire la premi\u00e8re partie<\/a><\/h3>\n<h2>Deuxi\u00e8me partie\u00a0: le Mile End victime de son succ\u00e8s ?<\/h2>\n<blockquote><p>La densit\u00e9 et la diversit\u00e9 de sa population donnent \u00e0 ce lieu son aspect carrefour\u00a0: Juifs hassidiques de Belz et de Satmar, Grecs originaires de Sparte et du P\u00e9loponn\u00e8se, Calabrais et Siciliens, A\u00e7oriens, Anglo-protestants, Qu\u00e9b\u00e9cois d&#8217;origine canadienne-fran\u00e7aise, immigrants d&#8217;origine latino-am\u00e9ricain, africaine, antillaise et asiatique arriv\u00e9s au cours des ann\u00e9es 1980 et dont les enfants se rencontrent dans une culture proprement <i>ma\u00eflendaise<\/i><a name=\"foot_loc_4409_1\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Ignace Olazabal, \u00ab Le Mile-End comme synth\u00e8se d\u2019une montr\u00e9alit\u00e9 en devenir \u00bb, Les cahiers du GRES, vol. 6, no 2, 2006, p. 11.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_1\">1<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette citation, tir\u00e9e d\u2019un article publi\u00e9 en 2006, illustre bien le d\u00e9calage entre les perceptions et la r\u00e9alit\u00e9. Car le quartier ainsi d\u00e9crit appartenait d\u00e9j\u00e0 au pass\u00e9, sinon m\u00eame au mythe. Le Mile End, apr\u00e8s une \u00e9clipse li\u00e9e \u00e0 l\u2019exode des classes moyennes vers les banlieues pendant les d\u00e9cennies 1950-1960, rena\u00eet dans la conscience montr\u00e9alaise vers le milieu des ann\u00e9es 1980. On ne compte plus le nombre d\u2019occurrences, dans les journaux, qui le qualifient alors de \u00ab quartier multiethnique par excellence \u00bb. Et le fait est que, d\u00e9sert\u00e9 par ses r\u00e9sidants francophones, irlandais et juifs, c\u2019est largement le dynamisme de ses nouvelles populations immigrantes qui donnera un autre souffle au quartier. De plus, cette identit\u00e9 cosmopolite du Mile End est valoris\u00e9e dans la foul\u00e9e de l\u2019adoption de la Charte de la langue fran\u00e7aise, en 1977.<\/p>\n<p>De nombreux organismes communautaires du quartier b\u00e9n\u00e9ficient alors de subventions pour mettre sur pied des programmes dits \u00ab interculturels \u00bb, destin\u00e9s non seulement \u00e0 favoriser l\u2019int\u00e9gration des immigrants, mais aussi \u00e0 d\u00e9velopper les contacts entre la majorit\u00e9 francophone et les communaut\u00e9s ethniques. Des groupes organisent les premi\u00e8res visites guid\u00e9es du Mile End, afin de faire d\u00e9couvrir aux Qu\u00e9b\u00e9cois dits \u00ab de souche \u00bb, \u00ab les coutumes, les habitations et les langues du quartier aux 70 ethnies<a name=\"foot_loc_4409_2\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Lily Tasso, \u00ab Un tour du Montr\u00e9al ethnique au c\u0153ur du Mile-End \u00bb, La Presse, 21 juin 1987, p. B1.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_2\">2<\/a>\u00bb. L\u2019\u00e9cole primaire publique catholique anglophone, Luke-Callaghan, qui a accueilli des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019enfants irlandais et italiens, ferme ses portes, faute d\u2019\u00e9l\u00e8ves, en 1983. L\u2019\u00e9cole primaire francophone, Lambert-Closse, auparavant r\u00e9serv\u00e9e aux enfants canadiens-fran\u00e7ais catholiques, devient un v\u00e9ritable laboratoire d\u2019int\u00e9gration\u00a0: en 1993, 60% de ses \u00e9l\u00e8ves sont qualifi\u00e9s d\u2019allophones. L\u2019\u00e9cole b\u00e9n\u00e9ficie de plusieurs programmes qui permettent l\u2019embauche d\u2019intervenants sociaux, nomm\u00e9s \u00ab agents du milieu \u00bb, et issus des communaut\u00e9s culturelles. Un de leurs mandats est de favoriser les contacts entre les parents des enfants immigrants et les francophones du quartier.<\/p>\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement va, plus que tout autre, symboliser cette p\u00e9riode\u00a0: la Saint-Jean dans le Mile-End. Organis\u00e9e par le nouveau Comit\u00e9 des citoyens du Mile End, cr\u00e9\u00e9 en 1982 par la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de gentrificateurs, et par le YMCA International, elle rassemble les r\u00e9sidants du quartier rue Saint-Viateur dans une f\u00eate qui valorise le m\u00e9lange des cultures.\u00a0 Dans un essai publi\u00e9 en 1999, l\u2019auteure Sherry Simon utilise cette f\u00eate comme m\u00e9taphore de l\u2019hybridit\u00e9 culturelle. Pour illustrer cette \u00ab c\u00e9l\u00e9bration de l\u2019impuret\u00e9 \u00bb, qui produit une \u00ab fusion impr\u00e9visible de traits culturels auparavant distincts \u00bb, elle d\u00e9crit le repas communautaire servi aux participants\u00a0: boulettes africaines, friture antillaise, riz indien, et, clou de la f\u00eate, \u00ab l\u2019immense g\u00e2teau blanc, d\u00e9cor\u00e9 en forme de fleur de lys que fait cuire madame Nadon \u00bb, la brigadi\u00e8re scolaire de la rue Saint-Viateur depuis plus de 20 ans, et que tout le monde conna\u00eet dans le quartier<a name=\"foot_loc_4409_3\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Sherry Simon, Hybridit\u00e9 culturelle, L\u2019\u00cele de la tortue, 1999, p. 17-19.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_3\">3<\/a>. Toujours en 1999, le quotidien <i>La Presse<\/i> proclame \u00e0 la une que \u00ab c\u2019est encore le Mile-End qui remporte la palme de la plus belle f\u00eate de quartier de la Saint-Jean-Baptiste<a name=\"foot_loc_4409_4\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Nathalie Nolin, \u00ab Le succ\u00e8s sourit encore au Mile-End \u00bb, La Presse, 25 juin 1999, p. A1.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_4\">4<\/a>\u00bb. Mais le journal ajoute aussit\u00f4t que si on n\u2019en a pas entendu parler, c\u2019est que les organisatrices ont demand\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0 aux m\u00e9dias de ne pas en faire la promotion, parce que trop de monde envahissait la rue Saint-Viateur les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes. De fait, la f\u00eate est victime de son succ\u00e8s\u00a0: elle attirait des milliers de personnes, venues de partout \u00e0 Montr\u00e9al et d\u2019ailleurs, curieuses de d\u00e9couvrir ce quartier tant vant\u00e9. La rue Saint-Viateur avait peine \u00e0 contenir une telle foule et la police craignait de plus en plus les d\u00e9bordements. \u00c0 un point tel que le Comit\u00e9 des citoyens avait d\u00fb renoncer \u00e0 la f\u00eate l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Ce sont deux citoyennes qui ont pris la rel\u00e8ve \u00e0 titre personnel, et l\u2019\u00e9dition de 1999 sera la derni\u00e8re.<\/p>\n<p>Paradoxalement, au moment m\u00eame o\u00f9 le quartier est c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme lieu exemplaire de la cohabitation harmonieuse entre les communaut\u00e9s culturelles, il traverse une nouvelle phase de profondes mutations. D\u00e8s 1995, dans une \u00e9tude bas\u00e9e sur le recensement de 1991, la g\u00e9ographe Damaris Rose constate que si le Mile End demeure, principalement dans sa partie ouest, un quartier multiethnique, il est de moins en moins un quartier de nouveaux immigrants<a name=\"foot_loc_4409_5\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Damaris Rose, \u00ab Le Mile End, un quartier cosmopolite ? \u00bb, dans Annick Germain, dir., Cohabitation ethnique et vie de quartier. Rapport final soumis au minist\u00e8re des Affaires internationales, de l\u2019Immigration et des Communaut\u00e9s culturelles et \u00e0 la Ville de Montr\u00e9al, Les Publications du Qu\u00e9bec, 1995, p. 53-94.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_5\">5<\/a> (figure 4). D\u2019autres quartiers montr\u00e9alais, C\u00f4te-des-Neiges, Parc-Extension et Saint-Laurent, ont pris la rel\u00e8ve. De plus, entreprenant \u00e0 leur tour l\u2019ascension sur l\u2019\u00e9chelle de la mobilit\u00e9 sociale, les Italiens, les Grecs et les Portugais d\u00e9sertent massivement le quartier pour les banlieues, particuli\u00e8rement lorsque la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration atteint l\u2019\u00e2ge adulte. Pour la majorit\u00e9 d\u2019entre eux, le Mile End reste un quartier de transition associ\u00e9 \u00e0 la pauvret\u00e9 des d\u00e9buts<a name=\"foot_loc_4409_6\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Ce portrait m\u00e9rite cependant d\u2019\u00eatre nuanc\u00e9 lorsque l\u2019on distingue entre pr\u00e9sence r\u00e9sidentielle et pr\u00e9sence commerciale. Plusieurs commerces qui servaient au d\u00e9part avant tout leurs communaut\u00e9s ethniques respectives continuent d\u2019appartenir \u00e0 des membres de ces communaut\u00e9s, m\u00eame si ceux-ci vivent maintenant en banlieue. Nombre d\u2019entre eux se sont recycl\u00e9s et participent \u00e0 la nouvelle identit\u00e9 du Mile End. Les caf\u00e9s Club social et Olimpico, rue Saint-Viateur en sont des incarnations iconiques.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_6\">6<\/a>. Damaris Rose observe aussi que, suivant le principe de succession entre immigrants, de nouveaux groupes ont tent\u00e9 de prendre le relais des Grecs et des Italiens au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Ils proviennent surtout d\u2019Am\u00e9rique centrale \u2013 du Honduras et du Salvador en particulier \u2013 et de Chine m\u00e9ridionale. Mais leur pr\u00e9sence dans le Mile End est de courte dur\u00e9e\u00a0: Damaris Rose attribue en partie ce ph\u00e9nom\u00e8ne au \u00ab retour en ville \u00bb des nouvelles classes intellectuelles ; ce sont ces derni\u00e8res qui prennent de plus en plus de place dans le quartier, plut\u00f4t que de nouvelles vagues d&#8217;immigrants. Ph\u00e9nom\u00e8ne acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, selon elle, par la conversion d\u2019une partie du stock locatif en copropri\u00e9t\u00e9s \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<div id=\"attachment_4417\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-4417\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4417\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Figure-4-600x339.jpeg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"339\" srcset=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Figure-4-600x339.jpeg 600w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Figure-4-768x434.jpeg 768w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Figure-4-1024x578.jpeg 1024w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><p id=\"caption-attachment-4417\" class=\"wp-caption-text\">Figure 4 \u2013 Les auteures ont utilis\u00e9 les fronti\u00e8res du Mile End historique pour d\u00e9finir le quartier, soit l\u2019avenue du Mont-Royal au sud, la voie ferr\u00e9e du CP au nord, la rue Hutchison \u00e0 l\u2019ouest et la rue Saint-Denis, du c\u00f4t\u00e9 est.<\/p><\/div>\n<p>Damaris Rose note \u00e9galement le d\u00e9clin du secteur manufacturier de la confection, concentr\u00e9 dans les m\u00e9gastructures de l\u2019est du Mile End. C\u2019\u00e9tait une source importante d\u2019emplois pour les nouveaux immigrants, que ce soit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses centaines de manufactures de v\u00eatements ou avec le travail aux pi\u00e8ces, sous-trait\u00e9 \u00e0 domicile. Avec le recul, on peut constater que c\u2019est ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui a le plus contribu\u00e9 \u00e0 la transformation du quartier au cours des 25 derni\u00e8res ann\u00e9es. Car si la mondialisation a entra\u00een\u00e9 la perte de milliers d\u2019emplois en quelques ann\u00e9es seulement, les gros immeubles de b\u00e9ton ne resteront pas longtemps vides. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1990, l\u2019est du Mile End se transforme en p\u00f4le d\u2019emplois culturels et multim\u00e9dias. Cette mutation prend un double visage\u00a0: une sc\u00e8ne musicale alternative, surtout anglophone, transforme les anciennes manufactures en salles de spectacles et en studios, pendant qu\u2019une sc\u00e8ne technologique\u00a0 s\u2019implante dans les m\u00eames \u00e9difices\u00a0; la multinationale fran\u00e7aise de jeux vid\u00e9o Ubisoft, arriv\u00e9e au Mile End en 1997, est l\u2019exemple le plus connu. Dans ce double sillage, des milliers de travailleurs culturels investissent le quartier, et y installent ateliers d\u2019artistes ou espaces de \u00ab co-working \u00bb. La d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre \u00e9tude de Hill Strategies Research, bas\u00e9e sur le recensement de 2006, et selon laquelle le code postal H2T correspond au quartier qui abrite la plus forte proportion d\u2019artistes au Canada<a name=\"foot_loc_4409_7\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Kelly Hill, Mapping Artists and Cultural Workers in Canada&#8217;s Largest Cities, Hill Strategies Research, f\u00e9vrier 2010. Le secteur du code postal H2T correspond aux rues Saint-Denis, Jeanne-Mance, Mont-Royal et \u00e0 la voie ferr\u00e9e du Canadien Pacifique.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_7\">7<\/a> est celle qui a \u00e9t\u00e9 la plus cit\u00e9e pour d\u00e9crire le ph\u00e9nom\u00e8ne<a name=\"foot_loc_4409_8\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Pour un exemple r\u00e9cent\u00a0: Norma M. Rantisi et Deborah Leslie, \u00ab Le Mile End. Un quartier au carrefour de la vie culturelle et \u00e9conomique \u00bb, dans Juan-Luis Klein et Richard Shearmur, dir., Montr\u00e9al. La cit\u00e9 des cit\u00e9s, collection G\u00e9ographie contemporaine, PUQ, 2017, p. 125-148.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_8\">8<\/a>.<\/p>\n<p>Il est difficile par contre de d\u00e9crire l\u2019impact r\u00e9el de cette mutation sur la composition ethnique, linguistique et sociale du Mile End. On a beaucoup assimil\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de la sc\u00e8ne musicale ind\u00e9pendante \u00e0 une \u00ab invasion de hipsters anglophones \u00bb. Mais comme une forte proportion de ceux et celles associ\u00e9s \u00e0 cette nouvelle vague de r\u00e9sidants du quartier proviennent d\u2019ailleurs au Canada, ils n\u2019apparaissent \u00e9videmment pas dans les statistiques de l\u2019immigration.\u00a0 La g\u00e9ographe Marie-Laure Poulot \u00e9voque une \u00ab alt\u00e9rit\u00e9 probl\u00e9matique \u00bb pour de nombreux r\u00e9sidents francophones du quartier, qui ont pourtant choisi de vivre au Mile End en raison de son caract\u00e8re multiculturel, mais qui sont n\u00e9anmoins convaincus que le quartier est en voie d\u2019anglicisation<a name=\"foot_loc_4409_9\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Marie-Laure Poulot, Le long de la Main cosmopolite, op.cit., p. 319-325. Les statistiques des recensements de 2016, indiquent que, dans le district Mile End, le fran\u00e7ais est la langue la plus parl\u00e9e \u00e0 la maison dans une proportion de 58,6%, alors que c\u2019est 23,3% dans le cas de l\u2019anglais. Reflet de la pr\u00e9sence hassidique au Mile End, le yiddish est la troisi\u00e8me langue la plus parl\u00e9e \u00e0 la maison, \u00e0 hauteur de 4,4%. Dans le district voisin de De Lorimier, c\u00f4t\u00e9 est, qui correspond au Plateau Mont-Royal historique, la proportion est de 82,4% pour le fran\u00e7ais et de 9,7% pour l\u2019anglais. Les donn\u00e9es \u00e9taient pratiquement les m\u00eames en 2011 au Mile End, tandis qu\u2019on remarque une diminution de 2% du fran\u00e7ais et une augmentation de 1% de l\u2019anglais comme principales langues d\u2019usage \u00e0 la maison dans De Lorimier. On trouvera d\u2019autres exemples des controverses g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la pr\u00e9sence anglophone dans mon Histoire du Mile End, aux p. 311-312.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_9\">9<\/a>. Le rayonnement de plusieurs des institutions culturelles li\u00e9es \u00e0 cette sc\u00e8ne alternative a probablement contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er une telle perception\u00a0: on n\u2019a qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 la Casa del Popolo, boulevard Saint-Laurent, \u00e0 la librairie Drawn and Quarterly, rue Bernard, au collectif d\u2019artistes militants Howl! Arts, au festival Pop Montr\u00e9al, ou encore \u00e0 des groupes-cultes qui ont connu leurs d\u00e9buts dans les b\u00e2timents vacants situ\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9 de la voie ferr\u00e9e, comme Godspeed You! Black Emperor ou The Unicorns.<\/p>\n<p>Mais, en 2017, les pionniers de cette sc\u00e8ne alternative ont vieilli. \u00c0 ses d\u00e9buts, ils \u00e9taient souvent \u00e9tudiants dans la jeune vingtaine, fr\u00e9quentant les universit\u00e9s Concordia et McGill, et associ\u00e9s \u00e0 la mouvance autour de la radio communautaire CKUT. Ils d\u00e9couvrent le Mile End pendant les ann\u00e9es 1990, une p\u00e9riode marqu\u00e9e par la r\u00e9cession du d\u00e9but de cette d\u00e9cennie et le r\u00e9f\u00e9rendum de 1995. Leurs t\u00e9moignages d\u00e9crivent un \u00ab no-man\u2019s land \u00bb pratiquement d\u00e9sert, o\u00f9 l\u2019on pouvait louer appartements et lofts pour une bouch\u00e9e de pain, ce qui n\u2019\u00e9tait pas faux alors pour la partie du quartier situ\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019avenue Van Horne, ainsi qu\u2019aux abords du boulevard Saint-Laurent. Mais ces pionniers ont maintenant atteint la quarantaine et, m\u00eame si nombre d\u2019entre eux restent associ\u00e9s aux milieux culturels, ils doivent composer avec carri\u00e8res, enfants et familles.<\/p>\n<p>Il est plus facile de quantifier l\u2019autre groupe de nouveaux arrivants qui a le plus contribu\u00e9 \u00e0 transformer le Mile End \u2013 ainsi que l\u2019ensemble du Plateau Mont-Royal \u2013 ces 20 derni\u00e8res ann\u00e9es. Il s\u2019agit \u00e9videmment des immigrants fran\u00e7ais. Les donn\u00e9es des recensements de 2011 et 2016 sont \u00e9loquentes\u00a0: d\u00e9j\u00e0, en 2011, ils repr\u00e9sentaient, le premier groupe d\u2019immigrants du district municipal Mile End, dans une proportion de 18%\u00a0; le groupe suivant, les Portugais, formaient 6% de la population immigrante. Les Grecs, qui ont tant contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019identit\u00e9 multiethnique du quartier pendant les d\u00e9cennies 1960-1980, ne sont alors plus que 2 % de la population immigrante. Le recensement de 2016 permet de constater une acc\u00e9l\u00e9ration du ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0: les Fran\u00e7ais forment maintenant 26 % de la population immigrante du Mile End. Lorsqu\u2019il s\u2019agit des nouveaux immigrants, soit ceux arriv\u00e9s entre 2011 et 2016, leur proportion fr\u00f4le la moiti\u00e9, \u00e0 hauteur de 49%. \u00c0 cela, il faut ajouter 2\u00a0920 r\u00e9sidants temporaires, soit pr\u00e8s de 9% de la population du district. Dans bien des cas, il s\u2019agit de Fran\u00e7ais b\u00e9n\u00e9ficiant de permis de travail temporaire ou de visas d\u2019\u00e9tudiants, et qui souhaitent souvent s\u2019\u00e9tablir au Qu\u00e9bec de fa\u00e7on plus permanente. Quant au deuxi\u00e8me groupe d\u2019immigrants nouvellement arriv\u00e9s, ils provient des \u00c9tats-Unis, dans une proportion d\u2019un peu plus de 7% (figure 5).<\/p>\n<div id=\"attachment_4419\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-4419\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-4419\" src=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Figure-5-600x341.jpeg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"341\" srcset=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Figure-5-600x341.jpeg 600w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Figure-5-768x437.jpeg 768w, http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/wp-content\/uploads\/Figure-5-1024x582.jpeg 1024w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><p id=\"caption-attachment-4419\" class=\"wp-caption-text\">Figure 5 \u2013 Dans ce cas-ci, les fronti\u00e8res du Mile End correspondent au district \u00e9lectoral municipal. Elles sont les m\u00eames que dans la figure 4, \u00e0 l\u2019exception de la limite est. Celle-ci va jusqu\u2019\u00e0 l\u2019avenue Christophe-Colomb, ce qui explique la diff\u00e9rences dans la population totale.<\/p><\/div>\n<p>Arriv\u00e9e dans le sillage d\u2019Ubisoft, cette nouvelle vague d\u2019immigration a un impact ind\u00e9niable sur le quartier. Avec 2\u00a0300 employ\u00e9s, la multinationale fran\u00e7aise est le premier employeur de l\u2019arrondissement\u00a0du Plateau-Mont-Royal ; une telle pr\u00e9sence a contribu\u00e9 \u00e0 transformer fortement l\u2019offre commerciale des rues environnantes. Un autre cycle de gentrification est en cours dans les derniers secteurs non-r\u00e9nov\u00e9s du Mile End, particuli\u00e8rement aux abords de la voie ferr\u00e9e et du viaduc Rosemont-Van-Horne. Rues Clark, Saint-Urbain et Waverly, entre Bernard et Van Horne, les duplex et triplex o\u00f9 vivaient parfois les derniers vieux r\u00e9sidants italiens sont rachet\u00e9s pour \u00eatre transform\u00e9s en r\u00e9sidences unifamiliales, avec souvent l\u2019ajout de mezzanines sur le toit. Pour de jeunes m\u00e9nages habitu\u00e9s aux prix de l\u2019immobilier des grandes villes europ\u00e9ennes, ces immeubles constituent une aubaine, qui permettent de surcroit de fonder une famille sans devoir s\u2019exiler en banlieue. Pour les r\u00e9sidents de plus longue date, par contre, particuli\u00e8rement si l\u2019on est locataire, vivre au Mile End devient de plus en plus prohibitif. La pr\u00e9sence fran\u00e7aise dans le Mile End ne peut \u00eatre r\u00e9duite, cependant, \u00e0 l\u2019impact d\u2019Ubisoft. Plusieurs de ces nouveaux immigrants, artistes et entrepreneurs, ouvrent de nombreux petits commerces, caf\u00e9s, galeries d\u2019art, p\u00e2tisseries et restaurants. On observe m\u00eame une renaissance des ateliers de confection \u00e0 petite \u00e9chelle. D\u2019autres nouveaux arrivants s\u2019impliquent dans la vie communautaire du quartier, participant \u00e0 des espaces de travail collaboratifs, tel Temps Libre Mile End, ou \u00e0 des collectifs militants, comme Kabane 77. Leur dynamisme contribue, une fois de plus, \u00e0 renouveler l\u2019identit\u00e9 du Mile End.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 tous ces changements, la rue Saint-Viateur, assimil\u00e9e par la vaste majorit\u00e9 des r\u00e9sidents \u00e0 la \u00ab rue principale \u00bb du Mile End, demeure un lieu o\u00f9 se croisent des personnes de toutes origines. L\u2019un des fondateurs de Pop Montr\u00e9al, le Torontois Dan Seligman, raconte que lors de son arriv\u00e9e dans le quartier, au milieu des ann\u00e9es 1990, il la comparait \u00e0 Sesame Street, de la c\u00e9l\u00e8bre s\u00e9rie \u00e9ducative, la rue o\u00f9 tout le monde se conna\u00eet. Un nouveau livre bilingue, du photographe d\u2019origine br\u00e9silienne Jorge Camarotti, <i>Chroniques du Mile End Chronicles<\/i><a name=\"foot_loc_4409_10\" class=\"annie_footnoteRef annie_custom\" title=\"Jorge Camarotti, Chroniques du Mile End Chronicles, \u00c9ditions Cardinal, 2017.\" href=\"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/identites-plurielles-et-le-cas-du-mile-end-2\/#foot_text_4409_10\">10<\/a>, en t\u00e9moigne \u00e9galement. En m\u00eame temps, ces nouveaux arrivants sont beaucoup plus scolaris\u00e9s que ne l\u2019\u00e9taient les immigrants italiens, grecs et portugais de la vague pr\u00e9c\u00e9dente, et leur identit\u00e9 collective est beaucoup moins li\u00e9e \u00e0 l\u2019appartenance au pays d\u2019origine. Qualifi\u00e9s par certains observateurs de \u00ab nomades urbains \u00bb, leur pr\u00e9sence contribue aussi \u00e0 faire de la rue Saint-Viateur une destination touristique, ce qui entra\u00eene son lot de probl\u00e8mes, notamment la multiplication des Airbnb dans les rues environnantes. \u00c0 l\u2019occasion d\u2019une table ronde sur la gentrification organis\u00e9e r\u00e9cemment par M\u00e9moire du Mile End, plusieurs r\u00e9sidants de longue date ont dit craindre que le quartier devienne une vitrine commerciale, d\u2019o\u00f9 ils seront inexorablement chass\u00e9s, \u00e0 l\u2019instar de certains quartiers touristiques de Barcelone, Venise, ou encore Brooklyn. Un tel sort est-il in\u00e9vitable\u00a0? Il n\u2019appartient pas \u00e0 l\u2019historien d\u2019y r\u00e9pondre, sinon pour rappeler que la principale constante dans l\u2019histoire du Mile End, c\u2019est le changement.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lire la premi\u00e8re partie Deuxi\u00e8me partie\u00a0: le Mile End victime de son succ\u00e8s ? La densit\u00e9 et la diversit\u00e9 de sa population donnent \u00e0 ce lieu son aspect carrefour\u00a0: Juifs hassidiques de Belz et de Satmar, Grecs originaires de Sparte et du P\u00e9loponn\u00e8se, Calabrais et Siciliens, A\u00e7oriens, Anglo-protestants, Qu\u00e9b\u00e9cois d&#8217;origine canadienne-fran\u00e7aise, immigrants d&#8217;origine latino-am\u00e9ricain, africaine, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[25],"tags":[34],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4409"}],"collection":[{"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4409"}],"version-history":[{"count":9,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4409\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4426,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4409\/revisions\/4426"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4409"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4409"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/memoire.mile-end.qc.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4409"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}