1964-1973 : La naissance des mégastructures


Tout au long des années 1960 et 1970, le vaste quadrilatère compris entre la voie ferrée du Canadien Pacifique au nord, la rue Maguire au sud, l’avenue Casgrain du côté ouest et l’avenue Henri-Julien à l’est va se transformer une fois de plus. Comme on l’a vu dans nos deux précédents articles, après l’époque des carrières de pierre et des dépotoirs au XIXe siècle, le secteur est devenu un important pôle industriel, en raison de la proximité des installations ferroviaires. Mais pendant les années 1970-1980, le CP va progressivement mettre fin à ses activités à cet endroit. De plus, les inconvénients créés par l’expansion des cours à rebuts génèrent de plus en plus de plaintes du voisinage. De vastes espaces redeviennent donc disponibles ; ça tombe bien, car un promoteur immobilier est justement à la recherche de terrains vacants.

Joseph Kracauer a fondé Colonia Development en septembre 1959. Immigrant d’origine roumaine, c’est un survivant de l’holocauste : plusieurs membres de sa famille sont morts à Auschwitz. Il fait ses débuts dans la construction domiciliaire, à Châteauguay, Repentigny et Saint-Jérôme. Avec le baby-boom et la prospérité de l’après-guerre, la demande pour des maisons unifamiliales en banlieue est très forte. Mais Kracauer se rend bientôt compte qu’il existe aussi une forte demande pour un nouveau type d’édifice industriel :

Mes compatriotes d’origine juive étaient très actifs dans l’industrie du vêtement, la « schmata ». On se rencontrait dans des délis, à la synagogue, et ils se plaignaient tout le temps. Les bâtiments où ils avaient leurs manufactures étaient vétustes, les ascenseurs trop petits, et il fallait tout le temps monter, descendre les marchandises manuellement avec des petits chariots. De plus, la circulation c’était l’enfer ; impossible de se stationner autour des manufactures. Je leur demandais combien ils payaient comme loyer, et ils me répondaient 3$, 3,50$ le pied carré. Alors je leur ai dit : « que diriez-vous si je construisais un édifice neuf, avec de vastes garages souterrains, des monte-charges modernes et que je vous louais ça 1 $ le pied carré ? Vous viendriez ? » Et ils me répondaient « Tout de suite ! On signe où ? ». Alors j’ai commencé à construire ces bâtiments et je ne pouvais pas arrêter, car je ne réussissais pas à répondre à la demande[1].

Joseph Kracauer, le constructeur de la plupart des mégastructures du secteur Saint-Viateur Est, en compagnie de son fils et associé, Benjamin Kracauer. Janvier 2019. Photo : Yves Desjardins.

Montréal était alors – et jusqu’aux années 1990 – la capitale canadienne de l’industrie du vêtement. Mais au début des années 1960, les principaux immeubles qui hébergent les manufactures sont situés dans l’axe du boulevard Saint-Laurent et aux environs de la rue de Bleury entre les rues Sainte-Catherine et Ontario. Deux secteurs perpétuellement encombrés par les embouteillages, avec des édifices construits pendant la première moitié du XXe siècle. Joseph Kracauer bâtit donc son premier bâtiment industriel en 1964, au 5650 rue D’Iberville. L’édifice abrite notamment aujourd’hui les bureaux de l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie et un locataire de la première heure, le salon de quilles Iberville.

La même année son entreprise acquiert les anciens terrains de la Sicily Asphaltum, rue Saint-Viateur Est, entre les avenues Casgrain et de Gaspé. Pourquoi s’installer à cet endroit, plutôt qu’à proximité des grands axes routiers comme le faisaient alors la plupart des constructeurs de nouveaux bâtiments industriels ? Joseph Kracauer répond : « parce que la main d’œuvre vivait à proximité ». Il explique que le quartier environnant était alors dominé par une population d’immigrants nouvellement arrivés et pauvres, qui devaient se déplacer à pied ou utiliser les transports en commun pour se rendre à leur lieu de travail : « le vêtement, c’est une industrie qui avait besoin de beaucoup de travailleurs. Ce n’était peut-être pas bien payé, mais c’était une bonne place où commencer[2]. »

Colonia entreprend donc, au cours de l’automne 1964, la construction de la toute première mégastructure du secteur Saint-Viateur Est, le St. Viateur Commercial Centre – aujourd’hui le 160 Saint-Viateur Est – au coût de 2,500,000 $[3]. Les plans sont confiés à l’architecte Hyman Tolchinsky qui avait déjà conçu l’immeuble de la rue d’Iberville. C’est d’ailleurs sa firme qui réalisera toutes les mégastructures construites par Colonia. Le 160 présente une allure différente de ses voisins, puisque la brique blanche vernissée cohabite en façade avec une armature apparente en béton (peinte en rouge depuis lors d’une rénovation). De plus, l’entrée principale ainsi que des boutiques se situent en retrait de la rue sous un auvent de béton, ce qui donne un aspect moins écrasant à l’édifice. Colonia construit sa deuxième mégastructure dans le secteur en 1967. Érigée sur le site d’une ancienne cour à rebuts de la Ballast Metal, elle se situe à l’écart des autres, plus au nord, au 5605 avenue de Gaspé. Semblable à son frère de la rue Saint-Viateur, l’immeuble se distingue cependant par l’ajout sur la façade nord de petites fenêtres faites de blocs de verre.

Publicité pour la première mégastructure érigée dans le secteur, le 160 Saint-Viateur Est. Canadian Jewish Chronicle, 18 septembre 1964.

En 1969, la compagnie de Joseph Kracauer fait ensuite l’acquisition des autres terrains de la cour à rebuts si controversée de la Ballast Metal, c’est-à-dire ceux situés au sud de la rue Saint-Viateur Est, entre les avenues Casgrain et de Gaspé, jusqu’à la rue Maguire. Elle achète également pour les démolir un petit bâtiment industriel, adjacent au 160 Saint-Viateur Est, et les quelques duplex qui voisinaient la cour, du côté est de l’avenue Casgrain au nord de Maguire. Un autre petit immeuble industriel, situé au 5435 Casgrain, fait figure de résistant. Construit en 1926, il a d’abord servi d’entrepôt à des marchands de barils, d’où les publicités peintes toujours visibles sur la façade, côté nord avenue Casgrain et à l’arrière, avenue de Gaspé. La livraison et l’expédition se faisait à l’arrière, grâce à un quai de débarquement auquel les wagons ferroviaires avaient directement accès[4]. Joseph Kracauer dit que le bâtiment a survécu parce que son propriétaire a refusé de le lui vendre. Sur ce vaste quadrilatère, Colonia construira deux autres mégastructures : le 5425 avenue Casgrain en 1970, et, en 1972, son bâtiment le plus imposant avec ses 12 étages, le 5333. Dans les deux cas, de vastes quais de chargement se situent à l’arrière, du côté de l’avenue de Gaspé.

L’arrière du 5435 avenue Casgrain, vu du côté de l’avenue de Gaspé. L’immeuble a successivement abrité un entrepôt de barils et une manufacture de vêtements. Photo : Google Street View.

Si l’édifice du 5425 marie encore une armature apparente en béton et une façade de briques, celui du 5333 pousse la simplicité architecturale encore plus loin, puisque son revêtement est entièrement composé de panneaux de béton. Interrogé sur cette évolution vers un style de plus en plus minimaliste, Joseph Kracauer explique que les panneaux de béton étaient moins coûteux : « il le fallait si nous voulions rester compétitifs[5]. » Ce choix n’est pas étranger à l’arrivée de concurrents. La même année (1972), la filiale immobilière du Canadien Pacifique, Marathon Realty, vend une partie des terrains adjacents de l’ancienne cour ferroviaire Saint-Louis à la compagnie Centre Commercial Chase de Max Zentner. Il y construit les deux dernières mégastructures du secteur Saint-Viateur Est, le 5455 avenue de Gaspé ouverte en 1973 et le 5445, sa voisine au sud, l’année d’après. De plus, pendant la même décennie 1970, un autre pôle manufacturier lié au vêtement se développe plus au nord, rue Chabanel.

Au début des années 1980, cette industrie est toujours la première à Montréal en termes de nombre d’emplois. Mais la mondialisation va provoquer un déclin extrêmement rapide : plus de 30 000 emplois y disparaissent entre 1981 et 2006. Les manufactures de vêtements ferment leurs portes les unes après les autres et les propriétaires se retrouvent avec de grands locaux vides. Ils les louent alors à bon prix à des artistes qui y installent leurs ateliers et leurs studios dans de vastes espaces lumineux. Le reste est connu : tout le secteur redevient désirable, attirant d’importants groupes immobiliers qui acquièrent les mégastructures au prix fort. De grands studios multimédias, tels Framestore et Ubisoft, dominent maintenant les lieux et cohabitent avec une multitude d’artisans et d’entreprises offrant des services de toute sorte. Au-delà de toute considération esthétique, les mégastructures ont ainsi fait la démonstration de leur polyvalence, contribuant, une fois de plus, à donner une nouvelle identité à cette partie du Mile End.

Toutes ces mutations vont cependant permettre de renouer avec une page de l’histoire ancienne du Mile End. Car, lorsque le Canadien Pacifique acquiert en 1906 de la famille Beaubien et de Léonidas Villeneuve les terrains requis pour l’aménagement de sa cour ferroviaire, Ville Saint-Louis fait valoir que le tout se fait « sur et à travers des rues homologuées par la corporation le 14 septembre 1897 », notamment l’emprise de la rue Alma. La ville décide alors de défendre ses droits devant la Commission du chemin de fer à Ottawa. Ce qui donnera lieu à de longues négociations et à des échanges de terrains entre le CP, la famille Beaubien et la municipalité. En 2019, la portion disparue de la rue Alma, qui longe le côté est des mégastructures de l’avenue de Gaspé, va finalement renaître sous forme d’allée cyclo-pédestre[6].

Le secteur des mégastructures, vu depuis le nord, au milieu des années 1970. La portion située en haut et à droite sur la photo, au sud de la rue Maguire, a été considérablement redéveloppée depuis, avec la création du jardin communautaire Mile End, du parc Alphonse-Télesphore-Lépine, ainsi que de plusieurs édifices résidentiels. Photo : Jack Markow. Collection de la famille Kracauer.

Le même secteur en 1975, vu cette fois depuis le sud. L’avenue Casgrain se trouve au milieu. Archives de la Ville de Montréal, VM94-B179-003 (détail).

(Recherche : Justin Bur, Yves Desjardins et Joshua Wolfe. Rédaction : Yves Desjardins. Révision : Justin Bur. Mémoire du Mile End tient à remercier l’historien Jean-Claude Robert et le chef de la section des archives à la Ville de Montréal, Mario Robert, pour leur habituelle et généreuse collaboration.)

[1] Entrevue avec l’auteur, 29 janvier 2019 (ma traduction).

[2] Idem.

[3] « L’industrie de la construction très active en août », Le Devoir, 1er septembre 1964.

[4] En 1955, Sweeney Barrels va déménager dans l’édifice adjacent du côté nord, aujourd’hui disparu, le 5465. Le 5435 sera alors occupé par diverses manufactures de vêtements jusqu’aux années 1970. L’édifice abrite aujourd’hui A&D Fiesta, un distributeur de souvenirs.

[5] Entrevue de l’auteur avec Joseph Kracauer, 29 janvier 2019.

[6] La rue Alma existe cependant bel et bien dans la partie des terres de la famille Beaubien aujourd’hui située dans la Petite-Italie.

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