Appartements St-Georges


Vue d’ensemble des « appartements St-Georges »

Vue d’ensemble des « appartements St-Georges ». Au centre, l’ancienne maison (devenue un commerce au rez-de-chaussée et un logement au-dessus). À droite, le triplex de l’avenue du Parc, et à gauche, les deux triplex de l’avenue Fairmount; les appartements du niveau de la rue ont tous été transformés en locaux commerciaux. [Rachel Boisclair, février 2018]

Février 1909. La ville de Saint-Louis – c’est-à-dire le Mile End – sera bientôt annexée par Montréal. L’avenue du Parc a encore sa vocation initiale : c’est une avenue de prestige exclusivement résidentielle, longée de grandes demeures et d’autres immeubles de qualité. Il reste bon nombre de terrains vacants, même si le lotissement et la construction avaient commencé plus de quinze ans auparavant. George Poliquin, avocat, achète le terrain qui forme le coin nord-ouest des avenues du Parc et Fairmount. Il en est déjà le septième propriétaire depuis la vente initiale par les promoteurs du projet « Montreal Annex », ses prédécesseurs se contenant de tirer des profits de la hausse de la valeur des lots à bâtir. Il commande à Joseph Perrault, architecte (qui réside à seulement quelques pas de là, dans une belle grande demeure de sa propre conception) un immeuble résidentiel nommé « Appartements St-Georges », tel qu’annoncé dans le journal Contract Record en février 1910.

L’architecte Joseph Perrault est fils d’architecte (Henri-Maurice), frère d’architecte (Maurice), et père d’architecte (Jean-Julien). Il avait rejoint la nouvelle Association des architectes de la province de Québec – ancêtre de l’Ordre des architectes du Québec – en 1891, l’année après sa fondation, et il présidera cette association en 1915. Sa réalisation la plus connue, datant de 1902 et conçue en collaboration avec Simon Lesage, est une caserne de pompiers, place d’Youville dans le Vieux-Montréal; elle est occupée depuis 1983 par le Centre d’histoire de Montréal. Perrault a cependant peu travaillé sur des édifices publics, ayant eu une pratique privée diversifiée, surtout dans le Mile End. Il y a dessiné des manufactures pour les compagnies Peck (vêtements), Craig (pianos), Phillips (matériel électrique) et Campbell (vêtements). Il a aussi conçu plusieurs maisons luxueuses dont la sienne, qui forme une partie du complexe résidentiel Fairmount Court, aujourd’hui la coopérative Le Châtelet. En 1910 il a dressé les plans d’une maison pour Hormisdas Pelletier au 93 boulevard Saint-Joseph Ouest, l’autre rue de prestige de ville Saint-Louis. Il a également conçu des maisons à Outremont pour l’un de ses alliés de la politique municipale de Saint-Louis, le constructeur et échevin Robert Neville. Joseph Perrault et Robert Neville étaient à la tête d’un groupe de propriétaires de maisons luxueuses qui menaient une lutte pour la préservation de l’exclusivité de l’avenue du Parc, contre les commerces et contre les triplex aux escaliers extérieurs, reconnus pourtant aujourd’hui comme une marque de commerce du Mile End!

En 1909, Joseph Perrault et George Poliquin étaient – en compagnie de plusieurs autres notables de ville Saint-Louis, dont le maire Napoléon Turcot – administrateurs d’une compagnie minière ontarienne, la Cobalt Star Mining, très en vue dans les journaux montréalais en 1910 avant de disparaître sans trace. Depuis la découverte en 1903 d’une veine abondante d’argent à Cobalt, dans le Témiscamingue ontarien, la ruée vers l’argent avait capté l’attention de l’Amérique et attiré de gros investissements. C’était une autre façon spéculative de faire fortune, en même temps que l’immobilier ici en banlieue de Montréal.

Ornementation au-dessus de l’entrée des appartements aux 5202 et 5204 avenue du Parc

Ornementation au-dessus de l’entrée des appartements aux 5202 et 5204 avenue du Parc. À gauche, la fenêtre en saillie et une lucarne du 5200. [Rachel Boisclair, février 2018]

Les « Appartements St-Georges » sont construits alors que l’avenue du Parc connaît un boom dans la construction d’immeubles à appartements. Pourtant, ce projet n’est pas un grand immeuble avec un hall et un escalier central; c’est plutôt un ensemble de quatre bâtiments mitoyens regroupant à l’origine dix logements, chaque logement ayant une porte d’entrée indépendante. Les quatre façades harmonisées sont en brique rouge avec des éléments décoratifs en pierre artificielle. Le bâtiment central est une maison unifamiliale à deux étages (5200 av. du Parc), avec des combles sous un toit en pente abrupte orné de trois lucarnes à pignon et d’une grande cheminée : bref, un traitement de coin qui se démarque. (Un petit appartement à l’arrière du rez-de-chaussée est bientôt aménagé (351 av. Fairmount Ouest).) Du côté nord, avenue du Parc, se trouve un triplex (5202-04-06) arborant un écusson ornemental au-dessus des portes d’entrée des étages supérieurs, auxquelles on accède par un escalier en béton de 8 marches : c’est d’ailleurs la longueur maximale acceptable sur l’avenue du Parc, selon Perrault. Du côté ouest, avenue Fairmount, deux autres triplex (353-55-57; 359-61-63) s’alignent sans retrait; leurs escaliers sont tous intérieurs. Contrairement aux maisons en rangée typiques de Montréal, ici c’est le côté long de chaque triplex qui donne sur la rue, assurant ainsi un meilleur ensoleillement aux appartements. Le promoteur George Poliquin n’y habitait pas : il fait construire sa propre maison sur le lot adjacent du côté nord (5210), où il reste jusqu’en 1924 lorsqu’il déménage à Outremont. Par contre, une fois la construction des appartements terminée, Poliquin revend cette propriété – un projet spéculatif bien profitable – avant la fin de l’année 1910.

La maison au centre de l’ensemble sera pendant presque un demi-siècle la résidence et le bureau d’une succession de dentistes anglophones ou francophones, dont le dernier déménage à Laval-des-Rapides en 1960. L’histoire des autres logements est plus variée et représentative de l’évolution du quartier. Dans la période avant la Première Guerre mondiale, les locataires occupent des métiers de service (concierge, caissier, employé de bureau) et sont issus des communautés francophone ou anglophone. Des années 1920 aux années 1950, la majorité des noms sont d’origine juive est-européenne; les occupations sont celles de petits entrepreneurs, d’employés ou d’ouvriers qualifiés, notamment dans la confection. Pendant les années 1960, les noms d’origine grecque prédominent, jusque dans les années 1980.

Les fonctions de l’immeuble évoluent aussi. À partir de 1912, l’interdiction d’exploiter un commerce sur l’avenue du Parc est levée. Mais mis à part le bureau de dentiste, nos immeubles demeurent entièrement résidentiels jusqu’en 1930. Dès cette année s’amorce la transformation graduelle des rez-de-chaussée en locaux commerciaux. Ça commence avec l’ouverture d’une boutique de tailleur au 5206. Ensuite sur le coin (351 / 5200A), il y aura un salon de coiffure en 1933, puis un restaurant. L’espace au 5206 est parfois divisé entre deux magasins – dans les années 1950, par exemple, un magasin de vêtements et une pâtisserie.

Après le départ du dentiste, le rez-de-chaussée de sa maison est éliminé au début des années 1960 pour agrandir le local commercial. Les étages du haut deviennent un appartement dont l’entrée est partagée avec son voisin du nord (5202), ce qui donne la disposition actuelle des locaux. C’est probablement à ce moment ou peu après que le revêtement du rez-de-chaussée est changé pour de la brique blanche vitrifiée – un matériau alors en vogue, mais qui cohabite mal avec la brique rouge d’origine. Enfin, en 1967 on voit un commerce du côté ouest de l’ensemble (363) : encore une boutique de tailleur, rejoint ensuite par un salon de beauté (357). Ces locaux ont été divisés et combinés, laissés vacants ou utilisés comme logements avant de redevenir commerces, selon les besoins du moment. En général, toutefois, on y trouve quatre locaux commerciaux depuis la fin des années 1960.

En 2018, trois sur quatre de ces locaux sont occupés. La friperie Tralala est au 363 Fairmount Ouest depuis 2008. Côté avenue du Parc, un dépanneur est présent au 5206 depuis 1986. Sur le coin, le local au 5200 a surtout servi d’agence de voyages entre 1968 et 2012 (avec un hiatus à la fin des années 1990). Redevenu un restaurant en 2014, il en est à sa troisième bannière. En somme, ce sont des commerces de proximité comme on trouve dans bien des quartiers.


Recherche : Rachel Boisclair, Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, UQAM
Recherche supplémentaire : Justin Bur, Mémoire du Mile End; Michelle Comeau, UQAM
Rédaction : Justin Bur, Mémoire du Mile End

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