Craig Piano


carte postale, 1910, manufacture de pianos Craig

Carte postale, vers 1910 [Musée McCord]. On voit bien les jeux de relief dans la brique, surtout au niveau de la corniche, et l’unique entrée au 50 Saint-Viateur Est.

Entre le milieu du 19e siècle et la Crise des années 1930, le piano n’est pas réservé aux salles de concert et aux grandes demeures : c’est un objet convoité par la classe moyenne émergente, produit en série par un grand nombre de fabricants canadiens. Comme centre de divertissement au foyer, il précède le gramophone et la radio. De nombreuses personnes apprennent à jouer du piano – et sinon il existe aussi le piano mécanique, qui joue la musique enregistrée sur un rouleau de papier.

La compagnie Craig Piano a été fondée à Montréal en 1856, reprenant les affaires de la Labelle & Craig Pianofortes établie en 1854. Jean Baptiste Labelle, né à Burlington (Vermont) en 1825 de parents canadiens, organiste, pianiste, compositeur, et chef d’orchestre, a composé la mélodie la plus connue de la chanson « O Canada! mon pays! mes amours! » écrite par George-Étienne Cartier. Son partenaire James Peter Craig, ébéniste, est né à Saint-Mathias-de-Rouville en 1826. Avec son père et ses frères, Craig a continué à diriger la Craig Piano jusqu’à sa mort en 1873. L’usine de la compagnie a longtemps été située rue de Montigny (boulevard de Maisonneuve aujourd’hui), près de la rue Saint-Denis.

En 1904, J. Oscar Craig, neveu de James Peter, reprend la direction de la compagnie et l’année suivante, il préside sur son déménagement dans une belle et grande nouvelle usine de quatre étages en brique rouge, rue Lauretta (aujourd’hui, 50 rue Saint-Viateur Est) entre les rues Saint-Dominique et Casgrain à ville Saint-Louis, une municipalité alors en plein essor économique, immobilier et industriel. Cet emplacement a l’avantage de la proximité de la voie ferrée et de la gare du Mile End, permettant à Craig d’expédier facilement ses pianos partout au Canada. L’édifice mesure 130 par 46 pieds sur un terrain environ quatre fois plus vaste; le reste de l’espace est occupé par des dépendances et différentes extensions à l’usine au fil de son évolution – dont certaines aujourd’hui n’ont pas fière allure.

Le nouvel édifice a été conçu par Joseph Perrault, un architecte local bien connu, qui venait de compléter le chantier adjacent de l’usine de confection de la John W. Peck & Co, de style et de facture semblables. Sa résidence, avenue du Parc au nord de Fairmount, fait partie aujourd’hui de la coopérative Le Châtelet. Par la suite, il dessinera plusieurs autres résidences et usines dans le quartier.

Publicité, Craig Piano Co., La Patrie, 29 mai 1909

Publicité, Craig Piano Co., La Patrie, 29 mai 1909 [BAnQ]

Dans des plaquettes publicitaires de 1913 et 1915, Craig Piano se vante de produire 1500 pianos par an, réguliers et mécaniques, dans son usine ultramoderne pourvue d’un séchoir à bois de grande capacité. La compagnie y souligne également la réputation de ses instruments reconnus pour la justesse de leur sonorité et leur durabilité. Grâce à un système de gicleurs, l’usine bénéficie des taux d’assurance les plus bas possible! La prospérité, cependant, ne durera que 15 années avant que la Crise (et la radio) porte un coup dur à l’industrie des pianos canadiens. Plusieurs compagnies cessent leur production. La Craig Piano est vendue en 1930 à Pianos Lesage de Sainte-Thérèse, et l’usine du Mile End est fermée.

L’édifice de la rue Saint-Viateur est recyclé en entrepôt d’épicerie en gros avec bureaux. Les Épiciers Modernes, à l’origine une coopérative de détaillants, est fondée par Paul Guilbeault en 1927 afin de concurrencer les grandes chaînes d’alimentation qui faisaient des ravages chez les épiciers indépendants. Les Épiciers Modernes installent leur siège social dans l’ancienne usine Craig en 1931 et deviennent rapidement un organisme important dans le domaine de l’alimentation. Ainsi entre 1936 et 1937, Les Épiciers Modernes ont compté jusqu’à 500 affiliés. En 1937, alors que ce groupement célèbre son 10e anniversaire, Guilbeault déclare que le soutien apporté aux petits commerçants à travers leurs associations et par les mesures gouvernementales constitue un rempart contre le communisme.

En 1933, Les Épiciers Modernes fondent la Boulangerie Provinciale, qui sera logée rue Saint-Dominique, derrière l’édifice principal. Un livre de recettes publié en 1940 par Les Épiciers Modernes explique qu’ils sont à la fois des épiciers de gros, importateurs et manufacturiers de produits et que plusieurs avantages sont offerts aux épiciers membres (bas prix et plus de publicité). On y perçoit un certain nationalisme économique : « C’est une organisation canadienne. Une œuvre de chez nous. » Les quelques pages sur la Boulangerie Provinciale, dont la spécialité est les gâteaux de noces, vont aussi dans ce sens : « la plus importante et indépendante boulangerie canadienne-française au Canada ». On trouve également à cette époque sur les lieux une imprimerie et un garage. En 1946, Les Épiciers Modernes s’étendaient à toute la province de Québec ainsi qu’au nord de l’Ontario et à quelques endroits au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse.

Pendant les années 1950, des parties de l’édifice sont loués à d’autres entreprises, notamment dans le secteur du vêtement, et même à un autre grossiste en alimentation, Les Épiceries Coronet, qui occupera la plus grande partie de l’édifice à la fin de la décennie. Quant aux Épiciers Modernes, le regroupement passe en 1955 dans le giron de Provost & Provost, une filiale de l’entreprise qui deviendra Provigo en 1970.

L’édifice de la rue Saint-Viateur est vendu en 1959 à la Exclusive Textiles Co. Cette compagnie n’occupera pas tous les espaces, mais aura de nombreux locataires pendant les années 1960 et 1970, la majorité reliée à l’industrie de la confection de vêtements. (Un rappel du passé dans l’alimentation : un grossiste d’œufs, la Perth Egg Co, demeure dans les locaux de l’ancienne boulangerie pendant ce temps.) Pour faciliter la subdivision de l’espace, une deuxième porte est percée, au 80 rue Saint-Viateur Est. Celle-ci est plus large que l’entrée d’origine au 50, mais elle n’a pas de cadre marqué par des jeux de relief dans la brique. C’est vraisemblablement pendant cette période aussi que la corniche a été reconstruite, apparemment à cause de problèmes d’infiltration. La brique de remplacement a été posée cependant de manière simple et rapide, en faisant disparaître les motifs d’arches romanes en relief dans la brique d’origine, ce qui a sévèrement dégradé l’apparence de l’immeuble.

En 1981, Exclusive Textiles vend l’édifice à des investisseurs, en devenant locataire pendant encore quelque temps. Au milieu des années 1980 il y a une transition graduelle vers la nouvelle économie du quartier : des entreprises de multimédia et des artisans apparaissent à mesure que les ateliers de confection disparaissent. Mais surtout, vers 1990 l’édifice commence à être utilisé comme espace de travail et logement pour de nombreux artistes. Aujourd’hui, l’édifice est un bel exemple d’une conversion spontanée d’espaces industriels en lofts d’artistes. Pourtant, son état physique est détérioré et une rénovation sera un jour nécessaire.

édifice Craig, février 2018

L’édifice en février 2018, côté rue Saint-Viateur. [Rachel Boisclair]


Recherche et rédaction : Rachel Boisclair, Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, UQAM
Recherche et rédaction supplémentaires : Justin Bur, Mémoire du Mile End; Michelle Comeau, UQAM

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