Cymbales et moulinets


Nous sommes heureux de poursuivre la publication des « MileEndings », la version française du blogue sur le quartier, tenu par Sarah Gilbert entre 2008 et 2011. Mémoire du Mile End tient à remercier Hélène Faribault, qui a généreusement accepté de traduire bénévolement les articles. 

À 9 heures dimanche matin, j’ai entendu la fanfare, forte et légèrement fausse. Elle approchait. Elle était de retour.

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Les musiciens du « Complesso Bandistico Italiano » défilaient le long de Saint-Viateur en l’honneur de San Marziale.

Je les ai entendus pour la première fois il y a 20 ans, à mon réveil, au coin de Saint-Viateur, le lendemain d’une longue et torride journée de déménagement, suivie d’une soirée passée à déballer des boîtes. Il était impossible d’ignorer le fracas des cymbales et le rugissement des cuivres. J’avais jeté un coup d’œil par la fenêtre pour apercevoir un orchestre d’hommes vieillissants en uniforme avec des chapeaux aux galons dorés. Les feuilles de musique des trompettes et des trombones étaient pincées à leurs instruments. D’où venaient-ils ? Que faisaient-ils ici ? Et tout ce bruit, ils allaient le faire encore longtemps ?

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Bien que je n’aie pas encore toutes les réponses, avec le temps, je suis devenue une habituée du festival de San Marziale, le saint patron de Isca Sullo Ionio, le lieu de naissance de plusieurs Montréalais qui se sont d’abord établis dans le Mile End, avant de déménager au nord, vers Saint-Léonard et Laval.

J’ai appris que cette fanfare matinale annonçait des succès disco et des classiques italiens qu’un autre groupe jouerait avec énergie sur une scène au coin de la rue. Le niveau de décibels de leur prestation de « I will survive » ou de « Volare » faisait vibrer le sol et éclater les tympans, même en ayant pris soin de fermer les portes et les fenêtres.

Il y avait toujours une cérémonie pour honorer le saint en italien et une bénédiction du prêtre; des danses folkloriques et des plats de pâtes cuites dans des chaudrons énormes étaient servis gratuitement sur la terrasse du Café Olimpico.

Le lendemain de la San Marziale, la rue était tout à l’envers, jonchée de billets de tirage que les perdants avaient lancés au vent en fin de soirée, après l’annonce des gagnants des bicyclettes et des voyages en Italie.

J’ai pensé à « Old Sneep », le personnage grincheux et aigri du livre pour enfants « Lentil », qui voit d’un mauvais œil les réjouissances d’une fanfare. Dans mon cas, c’était plutôt les pulsations du système sonore de l’orchestre nuptial qui me rendaient folle. Je claquais ma porte avec aigreur pendant « Dancing Queen », et je me faufilais avec impatience entre les familles assises sur mes marches et qui mangeaient des pâtes. Je m’évadais au cinéma, en faisant attention de ne revenir à la maison que lorsque tout serait fini. Parfois, je fuyais la ville, juste pour éviter toute la fête.

Mais cette année, pendant que je prenais mon déjeuner et que j’entendais le premier oompa-pa, j’ai su que c’était différent. Ma fille de deux ans m’a regardé et a dit : « Je veux aller voir la musique ». Alors, nous y sommes allées. Le spectacle, qui durait toute la journée, était à notre porte, l’idéal pour occuper une petite fille du matin jusqu’au soir.san marziale-3

C’était juste moi ou l’orchestre disco nous cassait moins les oreilles que d’habitude ? Quand je suis rentrée pour prendre une pause, je fredonnais « Besame Mucho » et « Guantanamera ». Ça ne durait qu’une journée après tout, alors pourquoi s’en faire ?

Nous sommes ressorties et, dans un nuage de fumée devant le Club social, nous avons obtenu une grosse saucisse italienne. Nous avons rencontré une foule de voisins et d’amis. Nous avons écouté les dernières mesures de la fanfare, puis nous avons tapé dans nos mains en agitant des moulinets tout en nous faufilant entre les danseurs folkloriques italiens aux vestes et aux jupes colorées.

La nuit était douce avec une brise – parfaite pour les moulinets – et la rue avait un air différent. Pendant un moment, les vieux Italiens avaient repris possession de leur quartier. Ils étaient étendus dans des chaises longues, et observaient les festivités, dépassant en nombre les jeunes branchés du Mile End.

Danseuses

Avec l’arrivée de la noirceur et de l’heure du dodo, Amelia ne cessait de me regarder. « Pas à l’intérieur. Pas à la maison », disait-elle avec insistance, comme si j’allais la soustraire à tout ce plaisir. Elle avait bien raison. Je l’aurais fait s’il avait été possible de dormir à la maison.

Nous avons fait la file pour obtenir une dernière portion de penne à la sauce tomate vers 22h30 et nous l’avons mangée sur le balcon faiblement éclairé d’un voisin, à mi-chemin du pâté de maisons, là où les choses étaient plus calmes.

Le ventre bien rempli des pâtes de fin de soirée, elle s’est endormie pendant le tirage, la dernière activité de la soirée.

Le lendemain matin quand nous avons jeté un coup d’œil à la fenêtre, les électriciens de Fernand Femia s’affairaient à démonter les guirlandes de drapeaux et de lumières colorées. La Ville de Montréal déplaçait la scène portative. Finito, la Festa di San Marziale, pour une autre année.

J’avais redécouvert d’une nouvelle façon la fanfare et la musique disco tonitruante, les lumières et la foule, et les gros chaudrons de pâtes. Le lendemain matin, c’était comme lorsque l’on défait les décorations de Noël, je sentais que c’était la fin d’un évènement spécial.

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(Publication originale : 8 juillet 2010. Photos par Sarah Gilbert.)