Édifice Peck


Manufacture John W. Peck, Mile End, vers 1910 [Musée McCord MP-0000.816.8]

Manufacture John W. Peck, Mile End, vers 1910 [Musée McCord MP-0000.816.8]

L’édifice Peck situé au 5505 boulevard Saint-Laurent est un témoin architectural du passé manufacturier ayant largement contribué au développement du quartier du Mile End. Au tournant du XXe siècle, l’industrie de la confection de vêtements pèse déjà lourd dans la répartition des emplois à Montréal. Elle est localisée dans de nombreux petits ateliers, en bonne partie le long du boulevard Saint-Laurent non loin du centre-ville. Certaines municipalités de banlieue de Montréal sont prêtes à offrir des exemptions de taxes foncières et des compensations avantageuses pour attirer l’industrie sur leur territoire. La ville espère ainsi augmenter sa population, car les ouvriers habitent d’habitude près de leur lieu de travail; les élus municipaux, qui sont souvent également marchands locaux et propriétaires fonciers, espèrent que les terrains vacants des environs augmentent en valeur.

Dans ce contexte, John W. Peck, président de la manufacture de chemises John W. Peck & Co., propose en 1902 au conseil de la ville de Saint-Louis de s’y installer en échange d’un bonus de 30 000 $. Au moment de cette offre, Peck est la deuxième manufacture de vêtements en importance à Montréal. Le projet comprend un bâtiment de quatre étages en brique, initialement prévu rue Elmire entre Saint-Hippolyte (Coloniale) et Cadieux (de Bullion), sur le site d’une ancienne carrière appartenant à la famille Beaubien. Les plans sont dressés par les architectes Joseph Perrault et Simon Lesage. Perrault réalisera par la suite d’autres usines dans la partie est de Saint-Louis, notamment la Phillips Electrical Works, avenue de Gaspé (1904) et les Pianos Craig, rue Saint-Viateur (1905); et dans l’ouest de la ville, des résidences cossues (dont la sienne, avenue du Parc, 1904).

Même après l’adoption d’une résolution du conseil municipal, les négociations entre la municipalité et l’entreprise durent plusieurs mois. Le contrat signé le 13 mai 1903 prévoit que Peck va construire un édifice de quatre étages au coût de 50 000 $, qui sera prêt au printemps 1904. Peck doit y employer 300 personnes et accorder la préférence d’embauche aux résidants de Ville Saint-Louis. En retour, la municipalité accorde un boni de 20 000 $ et un congé de taxes pendant 20 ans. Plutôt que sur Elmire, c’est sur un autre terrain des Beaubien plus proche de la gare du Mile End, délimité par le boulevard Saint-Laurent, la rue Saint-Dominique et la rue Lauretta (Saint-Viateur), que le projet se concrétise. Le chemin de fer aurait facilité l’expédition de la marchandise du siège social de Montréal vers les deux autres succursales de la compagnie situées à Winnipeg et Vancouver. Le projet final, même si différent du premier et plus grand, était fort probablement encore la conception des architectes Perrault et Lesage.

La famille Beaubien profite aussi de l'ouverture de la manufacture Peck pour vendre des lots sur ses terrains environnants. La Patrie, 18 juin 1904.

La famille Beaubien profite aussi de l’ouverture de la manufacture Peck pour vendre des lots sur ses terrains environnants. La Patrie, 18 juin 1904.

La manufacture de Peck prend rapidement de l’expansion. En 1906, 183 employés sur 300 habitent la ville de Saint-Louis. En 1909, c’est 236 résidents de cette banlieue qui travaillent chez Peck. Dès 1907, John W. Peck & Co. dépose une requête à la ville de Saint-Louis pour l’agrandissement du bâtiment, dans le but de porter le nombre d’employés à 800. De plus, l’entreprise s’engage à dépenser 75 000 $ pour la construction. Cette requête est conditionnelle à ce que l’exemption de taxes en vigueur depuis 1904 soit étendue à la nouvelle partie construite pendant les 17 années restantes. L’entreprise obtient la signature de 191 citoyens en appui à sa requête, une vingtaine de moins que la requête des opposants au projet déposée une semaine plus tard au conseil de la ville. Selon ses opposants, l’entreprise profite largement d’avantages financiers; l’argent public devrait servir à l’amélioration des infrastructures et des différents services de la municipalité plutôt qu’au bénéfice de cette manufacture de vêtements. Malgré cette opposition, l’agrandissement du bâtiment a lieu. Il s’agit de l’aile le long de la rue Saint-Dominique, enfin ouverte en 1913. La Chambre de commerce du district de Montréal l’inclut dans sa liste des plus grands chantiers de 1912 avec une valeur estimée à 135 000 $.

L’usine Peck contribue à conférer un caractère multiethnique à cette partie de Ville Saint-Louis : les recensements de 1911 et de 1921 révèlent que des dizaines d’immigrants récents, Italiens et surtout Juifs venus d’Europe centrale, se sont installés à proximité. Ils sont coupeurs d’habits, couturières, manutentionnaires et tailleurs. Les couturières canadiennes-françaises sont également nombreuses : la plupart du temps, il s’agit de jeunes femmes célibataires qui vivent encore chez leurs parents. Cette réalité ne va pas sans provoquer des frictions. La pétition de 1907 contre l’agrandissement alléguait que « la main d’œuvre employée par cette compagnie ne donne pas à la ville tous les avantages qu’elle anticipait. [Il faut plutôt attirer] des fabriques qui emploieront une autre classe d’employés. » L’année suivante la police de Ville Saint-Louis démantèle un « gang de jeunes Canadiens-français qui terrorisait la rue Saint-Laurent ». Ils sont notamment accusés d’avoir sauvagement battu des « Israélites » travaillant à la manufacture Peck.

En juillet 1916, une grève est déclenchée contre la John W. Peck & Co. par les employés syndiqués de l’Amalgamated Clothing Workers of America. Les 415 ouvriers protestent contre des réductions de salaire et le non respect de leur entente. De courte durée, cette grève porte ses fruits : les hausses de salaire sont accordées et les conditions de travail améliorées. Elle marque le début d’un mouvement d’une plus grande ampleur qui conduira à une grève généralisée dans l’industrie de la confection masculine l’année suivante. En 1925, 181 ouvriers de la John W. Peck & Co. font encore la grève en alléguant une violation des accords. Cette fois, les réfractaires seront tout simplement remplacés.

John W. Peck lui-même est décédé d’une maladie de cœur le 26 mai 1920, laissant dans le deuil sa femme, sa fille et ses quatre garçons. Dans la notice nécrologique parue le 27 mai 1920 dans le journal The Gazette, on y apprend qu’il est de confession anglicane. Le décès du président ne signifie pas pour autant la fin de sa compagnie qui demeure active dans la confection jusque dans les années 1950.

À partir des années 1930, l’édifice Peck est subdivisé entre plusieurs locataires. L’industrie du vêtement demeure dominante, mais on y retrouve des entrepôts et même un fabricant de pâtes alimentaires, Pastene. Rothstein Pants, bien connu dans les années d’après-guerre, a occupé les étages supérieurs de l’immeuble pendant plus de 45 ans. Entre 1964 et la fin des années 1970, de nombreux édifices en béton de grande superficie sont construits aux environs de Peck : ils abritent des centaines de manufactures de confection de toutes tailles, ce qui fait de cette partie du Mile End — avec le secteur de la rue Chabanel dans le nord de Montréal — la capitale canadienne de l’industrie du vêtement, qui est alors le premier employeur à Montréal. De nouvelles générations d’immigrants, Grecs, Haïtiens, Italiens, Portugais, prennent la relève et renforcent le caractère multiethnique du Mile End.

Mais avec la mondialisation des années 1990, cette industrie va subir un déclin très rapide; les manufactures de vêtements ferment leurs portes les unes après les autres. D’autres entrepreneurs prennent la relève : des firmes d’architectes, des designers et des galeries d’art cohabitent avec les derniers ateliers de confection. Discreet Logic, un concepteur de logiciels d’animation pour l’industrie du cinéma, occupe le cinquième étage de 1993 à 1997, avant de déménager à Griffintown. L’espace est aussitôt repris par le concepteur français de jeux vidéo Ubisoft, qui y ouvre son premier bureau montréalais avec une cinquantaine d’employés au début. L’entreprise occupe maintenant la totalité de l’édifice Peck et loue plusieurs étages dans des édifices des environs. Tout comme J. W. Peck au début du XXe siècle, Ubisoft est devenu le premier employeur du Mile End.

En 2013, Ubisoft, en partenariat avec le Bureau de design de Montréal, a tenu un concours pour choisir une firme d’architectes pour un réaménagement de ses locaux; c’est Lemay qui est gagnant. Tandis que l’intérieur est notablement modifié par ces rénovations, l’extérieur du bâtiment garde la plupart de ses éléments d’origine, bien que le château d’eau soit disparu. La volumétrie de l’édifice et la composition de la façade sont conformes aux photos et aux cartes détaillées du début du XXe siècle. Il s’agit d’un des plus anciens bâtiments industriels du quartier. Finalement, l’édifice Peck témoigne du développement économique du quartier ainsi que de sa transformation au tournant du XXIe siècle grâce à la venue d’entreprises créatives telles qu’Ubisoft.


Recherche et rédaction : Valérie Wagner, Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, UQAM
Recherche supplémentaire : Yves Desjardins – Révision : Justin Bur et Christine Richard

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