Histoire du Mile End: Prologue


Avec cet article, Mémoire du Mile End entreprend la publication d’une monographie sur l’histoire du quartier, rédigée par Yves Desjardins. Nous en mettrons en ligne les différents chapitres au cours des prochains mois. Même si le quartier a fait l’objet de nombreux articles et études, il n’existait pas jusqu’ici de synthèse de ces travaux; nous espérons combler ainsi cette lacune. Les éditions du Septentrion ont publié, au printemps 2017, une version corrigée et mise à jour de ce travail : https://www.septentrion.qc.ca/catalogue/histoire-du-mile-end 1


Le quartier du Mile End, au nord-ouest du Plateau Mont-Royal, est un des hauts-lieux de la «branchitude» planétaire,2 incubateur de nouvelles tendances et de la scène alternative, il est même devenu un objet d’étude universitaire.3

Pourtant, pendant près d’un siècle, le Mile End était avant tout un lieu de passage : point d’arrivée de plusieurs générations d’immigrants pour lesquels quitter ce quartier, associé à la pauvreté des débuts, est souvent le but premier. Il s’y est d’abord formé un village canadien-français, habité par une population qui avait elle-même immigré des campagnes environnantes; une bonne partie de ses habitants travaillaient dans les carrières de pierre adjacentes. L’édifice Peck, au coin de Saint-Laurent et Saint-Viateur, symbolise bien les transitions subséquentes en même temps que la mutation actuelle du quartier : pendant des générations, il a abrité des vagues successives d’immigrants, juifs, italiens, grecs et portugais, travaillant pour un maigre salaire dans ses manufactures de vêtements. Aujourd’hui, c’est le siège social canadien d’Ubisoft, avec sa faune multinationale de programmeurs, concepteurs et designers.

Une plongée dans les racines du quartier permettra de découvrir que c’est précisément cette vocation de lieu de passage qui a contribué à faire du Mile End un espace unique : dès le début du 20e siècle, la cohabitation de plusieurs groupes ethniques parlant de nombreuses langues, appartenant à des classes sociales et à des religions diverses y est la norme. «No mans land» coincé entre l’est canadien-français catholique et l’ouest anglo-protestant, le Mile End constitue un espace de métissage social et culturel où l’empreinte de ces générations est toujours visible.

Ces vagues d’immigration peuvent être résumées ainsi :

—1850–1890 : un village aux portes de la ville, déjà divisé entre les secteurs est et ouest de la rue Saint-Laurent. À l’est, une population d’ouvriers et d’artisans franco-catholiques vivant à proximité de leur lieu de travail (surtout les carrières); à l’ouest, une zone agricole mais aussi une sorte de «terrain de jeu» campagnard pour l’élite anglophone qui y possède des villas, vergers, champs de course et terrains de chasse.

—1890–1920 : la deuxième phase de la révolution industrielle amène une urbanisation rapide de tout le secteur, qui reste largement ouvrier à l’est alors que côté ouest des promoteurs ambitieux veulent y développer une banlieue pour la nouvelle classe moyenne des cols blancs («The Annex»).

—1920–1950 : la 2e vague de l’immigration juive, celle des «downtowners» venus d’Europe de l’Est, s’installe massivement dans le quartier, ce qui coïncide avec un âge d’or de la culture yiddish en opposition à celle des «uptowners» arrivés au 19e siècle, plus favorables à l’assimilation à la communauté anglophone.

—1950–1980 : les Juifs laissent leur place aux nouvelles vagues d’immigration de l’après-guerre : Ukrainiens, Grecs, Italiens et Portugais.

—1980–2013 : la vague actuelle, qui peut être qualifiée de celle du «retour», car ce sont souvent les enfants de ceux qui ont quitté le Mile End qui y reviennent pour lui donner son caractère contemporain.

Prologue : le quartier de mon père

Enfant des banlieues de l’après-guerre et du baby-boom, j’ai grandi à Laval dans un environnement où nous semblions tous identiques : francophones et catholiques. Pourtant, nous avions des voisins juifs : les Heckler, anglophones et originaires d’Autriche. Plus vieux, je comprendrai qu’il s’agissait sans doute de réfugiés d’une Europe dévastée par la guerre et l’antisémitisme. Nos relations étaient polies mais distantes; un de mes souvenirs d’enfant était de me rendre à leur petite pâtisserie, seul commerce ouvert le dimanche dans tout le quartier.

Mes parents, par contre, avaient grandi dans un environnement beaucoup plus pluriethnique : pour ma mère, il s’agissait de Notre-Dame-de-Grâce, majoritairement peuplé par la classe moyenne anglophone pendant l’entre-deux guerre, ce qui lui permit de devenir parfaitement bilingue. L’enfance et la jeunesse de mon père étaient plus associées à la pauvreté : il nous racontait un quartier pauvre et gris, marqué par le chômage massif de la grande crise des années 30. Dans ses récits, ce quartier prenait une valeur mythique : comment, grâce aux études et au travail, il avait réussi à le quitter, ascension sociale confirmée par le mariage avec ma mère, issue d’une classe sociale supérieure, et par un environnement banlieusard, conforme à l’«American dream», qu’il pouvait offrir à ses enfants. En même temps, le récit de ses souvenirs d’enfance évoquait un univers beaucoup plus coloré, vivant et tapageur, que l’uniforme banlieue où je grandissais; mais un univers également marqué par de profondes divisions sociales, accentuées par les différences de langue et de religion.

Ce quartier, le Mile End, je suis allé y vivre à mon tour, à partir de 1973, 20 années après que mon père l’eut quitté. Je me souviens de son incompréhension : son fils aîné retournait sur les lieux même de la pauvreté et de la misère qu’il avait fuies. Et c’est vrai qu’à l’époque, le Mile End avait triste mine4 : étudiant de 19 ans, j’occupais un 5 et demi, au modique loyer de 65.00$ par mois, sur la rue Saint-Viateur Est juste au coin de Saint-Laurent, en face de la manufacture de vêtements Peck, aujourd’hui quartier-général québécois d’Ubisoft. Le boulevard Saint-Laurent dans ce secteur, entre Mont-Royal et Bernard, était alors un quasi-désert urbain, avec de nombreux immeubles placardés et quelques commerces juifs d’un autre âge qui survivaient tant bien que mal : abattoirs kascher, épiceries poussiéreuses, boutiques de tissus. Le cinéma Verdi situé tout près, fréquenté par la gauche intellectuelle des années 60, venait de déménager à l’Outremont; le Lux, bar branché qui allait amorcer la «gentrification» de tout ce secteur de la Main, n’allait ouvrir, dans un édifice abandonné, que dix ans plus tard (figure 1).

Boulevard Saint-Laurent, au nord-ouest de Fairmount, printemps 1976.

Figure 1 : Édifices abandonnés, boulevard Saint-Laurent, au nord-ouest de Fairmount, printemps 1976. Le «Lux» allait occuper l’immeuble de gauche neuf ans plus tard. Photo de Philippe DuBerger

Juste derrière notre immeuble, la compagnie de chaussures Yellow s’apprêtait à détruire un pâté de maisons entier pour y construire un stationnement : une série de triplex à façades de pierre grise qui, s’ils avaient survécu, transformés en «condos», se vendraient aujourd’hui des centaines de milliers de dollars chacun (Figure 2).

Rue Saint-Dominique, au nord de Saint-Viateur, printemps 1976. Photo de Philippe DuBerger

Figure 2 : Rue Saint-Dominique, au nord de Saint-Viateur, printemps 1976. Photo de Philippe DuBerger

L’ouest de Saint-Laurent, par contre, était beaucoup plus animé. Sur les quelques rues allant jusqu’à l’avenue du Parc plusieurs communautés se côtoyaient : Italiens qui fêtaient chaque année en juin sur Saint-Viateur le patron de leur région d’origine, «San Marziale»; Grecs, sans doute les plus nombreux alors, qui dominaient les rues Saint-Urbain, Esplanade et surtout Parc, où leurs commerces et restaurants foisonnaient; Portugais, dont le territoire principal commençait au sud de Saint-Joseph; et les Juifs bien sûr, particulièrement à l’approche de Jeanne-Mance, mais essentiellement Hassidims. Plusieurs des Juifs de la génération précédente, qui avaient quitté le quartier lors de la grande migration des années 50, demeuraient propriétaires de nombreux duplex et triplex, mais essentiellement comme «placement»: ils louaient les logements minimalement entretenus aux nouveaux arrivants et à des étudiants comme moi. Et, lorsque le jeu n’en valait plus la chandelle, ils les revendaient à des familles grecques et portugaises pour qui l’accès à la propriété marquait une première étape dans leur ascension sociale.5

Cette communauté juive était pourtant au cœur des récits de mon père à l’époque de sa propre jeunesse : le triplex de ma famille, celui de la «taverne de la veuve Wilson», situé sur Laurier immédiatement à l’est de l’avenue du Parc (figure 3), était évoqué comme un rare îlot francophone au milieu d’un océan juif où le yiddish était la langue de la rue. En fait, nous disait-il, le quartier avait alors (entre 1930 et 1950) deux frontières bien distinctes : celle du boulevard Saint-Laurent, bien sûr, avec à l’est les rues peuplées d’ouvriers catholiques francophones et, à l’ouest, les rues au cœur de la vie juive de l’entre-deux guerres, celles évoquée par Irving Layton et Mordecai Richler. Moins connue, et pourtant peut-être encore plus hermétique, la frontière de l’avenue du Parc : car de l’autre côté, c’était Outremont, la ville de l’élite canadienne-française. Une des anecdotes les plus colorées de mon père concernait l’une de ses sœurs : comment, après être allée jouer avec des petites filles de son âge qui vivaient à Outremont, ces dernières s’étaient faites interdire de jouer de nouveau avec ma tante, parce qu’elle vivait du «mauvais côté» de l’avenue du Parc.

Mais les principales histoires de mon père concernaient surtout la cohabitation avec les Juifs. Il en tirait même une fierté certaine : son anglais acquis dans les jeux et les confrontations de rues, incluait des insultes en yiddish qui émaillaient son vocabulaire; aussi, son rôle de «shabbat goy» qui obtenait de l’argent de poche en allant allumer et fermer les lumières pendant les jours de sabbat, et l’art de faire des «deals», qui lui sera précieux lorsque viendra son tour de faire des affaires. Mon père a quitté le Mile End en 1953 pour offrir la vie de banlieue à ses enfants : le triplex de l’avenue Laurier fut vendu au début des années 70; la communauté juive – avec l’exception notable des Hassidims arrivés surtout après 1945 – a massivement déserté le quartier lors des mêmes années 50 pour s’installer à Snowdon, Hampstead et Côte St-Luc. Comme pour mon père, le quartier évoquait surtout dans leurs mémoires la pauvreté des débuts au Canada.

Certaines de ses anecdotes étaient d’une certaine façon le revers des souvenirs de Mordecai Richler : comment il devait escorter ses petites sœurs vers l’école primaire (l’institut Lanctot, situé sur Saint-Joseph) parce qu’elles s’étaient faites insulter par de jeunes Juifs la veille; l’anglais comme lingua franca pour se comprendre de part et d’autre, le français et le yiddish étant impénétrables, sauf pour les insultes; et, surtout, le ressentiment partagé face aux élites de leurs communautés respectives.

Dans ce dernier cas, mais c’est une autre histoire en soi, symétrie aussi du rôle égalisateur de deux institutions scolaires qui favoriseront l’ascension sociale des jeunes «méritants» issus des couches populaires : Baron Byng pour les Layton et Richler, et le collège Sainte-Marie dans le cas de mon père. Pour lui, comme pour plusieurs autres de sa génération qui marqueront les années 50 et 60 et dont les familles n’avaient pas les moyens d’envoyer leurs enfants à Brébeuf, Sainte-Marie fut un lieu important. L’emplacement du collège y a contribué : en plein centre-ville, sur Bleury au sud de Sainte-Catherine, contrairement à Brébeuf splendidement isolé sur le flanc nord du Mont-Royal.

Dans le cas de mon père, l’emplacement du triplex familial correspond en plus à un carrefour important : le tramway de l’avenue du Parc mène au collège et aux tentations du centre-ville en à peine dix minutes; de plus, l’intersection est aussi un arrêt obligé pour les étudiants canadien-français en route vers l’Université de Montréal qui a déménagé sur le Mont-Royal en 1943. Car la «taverne de la veuve Wilson» située au rez-de-chaussée du triplex devint vite un lieu de rencontre privilégié par les étudiants. C’est-là que mon père fera la rencontre de Pierre Péladeau, qui le convaincra de faire son droit à McGill (en 1946) plutôt qu’à l’Université de Montréal : c’est qu’ils partageaient ce même sentiment d’exclusion face à l’élite «Outremont-Brébeuf». Leur choix, c’est-à-dire rejoindre l’institution par excellence de l’élite anglophone, avait dans ce contexte valeur de défi.

Avenue du Parc, coin Laurier en regardant vers l'est, v. 1920 (Archives de la Ville de Montréal – CA M001 VM098-Y-D1-P025)

Figure 3 : Avenue du Parc, coin Laurier en regardant vers l’est, v. 1920 – Archives de la ville de Montréal – CA M001 VM098-Y-D1-P025

Plus que jamais, le Mile End semblait assumer son destin de quartier de transition où chaque nouvelle vague d’immigrants laisse son empreinte avant de céder sa place à d’autres nouveaux arrivants. Pour ma part, l’histoire du quartier, mais surtout celle de la cohabitation entre tous les groupes qui l’ont occupé et comment cette cohabitation a modelé un espace urbain unique, m’a toujours fasciné.

Notes:
1. L’auteur tient à remercier ici son complice de MME, Justin Bur, pour ses nombreux conseils et son grand souci de rigueur; Joshua Wolfe, également membre du C.A. de MME, qui a accepté d’en faire bénévolement la traduction anglaise; Bernard Vallée et Catherine Browne de «Montréal explorations», deux érudits passionnés par l’histoire montréalaise, pour leur travail de révision; l’historien Jean-Claude Robert pour ses corrections et ses commentaires toujours pertinents; les historiennes Michèle Dagenais et Lucia Ferretti qui ont lu et commenté des parties du manuscrit. Et enfin, Susan Bronson, pionnière de la recherche contemporaine sur la passionnante histoire du Mile End. Il va sans dire que les éventuelles erreurs n’engagent que la responsabilité de l’auteur.
2. Simon Coutu, La vague «hipster» déferle à Montréal, L’Actualité, 24 mai 2012. En ligne : http://www.lactualite.com/culture/la-vague-hipster-deferle-a-montreal/
3. Norma M Rantisi, Deborah Leslie, Materiality and creative production: the case of the Mile End neighborhood in Montréal, Environment and Planning, vol 42, no 12, déc. 2010, pp. 2824-2841. En ligne : http://www.envplan.com/abstract.cgi?id=a4310
4. Nicole Durand, Étude descriptive des caractéristiques du Mile-End, Plan de réaménagement social et urbain, document ronéotypé, 1967. Associé aux débuts des «travailleurs sociaux», ce document est un bon exemple de l’époque où le quartier était perçu comme l’un des plus pauvres de Montréal
5. Un film de l’ONF, tourné en 1973, Our street was paved with gold, témoigne de cette mutation. Le cinéaste, Albert Kish, revisite le quartier où il a grandi pendant les années 50. Quelques commerçants juifs sont toujours présents, mais ce sont les Grecs et les Portugais qui dominent maintenant les rues de son enfance : http://www.nfb.ca/film/our_street_was_paved_with_gold/