La villa Lauzon et le Club Outremont


À l’époque des rêves de grandeur de Montreal Annex, plusieurs grandes demeures s’alignaient sur l’avenue du Parc, entre Fairmount et Saint-Viateur. Située du côté nord-est de l’intersection des avenues du Parc et Fairmount, une villa italianisante construite en 1897 a été habitée jusqu’en 1904 par E. E. Lauzon. On sait peu de choses à son sujet, sinon qu’il était l’un des promoteurs immobiliers de l’Annexe. Lauzon a notamment investi dans le quadrilatère qui appartenait aux hospitalières de l’Hôtel-Dieu, entre Fairmount et Laurier. Il y ouvre la petite rue Clermont, que ville Saint-Louis municipalise en 1899[1]. Le recensement de 1901 nous apprend qu’il est né en 1840 et qu’il s’y décrit comme rentier. Selon le rôle d’évaluation de 1898, son épouse, Marie-Joséphine, née en 1849, est la propriétaire de la villa. L’ensemble, avec le terrain, est alors évalué à 12 366 $[2]. Un fils et trois filles vivent sous le toit familial. La famille a également une servante âgée de 19 ans, Sophie Bibeau.

C.A. Sharpe est le deuxième propriétaire de la villa Lauzon, de 1906 à 1912

C.A. Sharpe est le deuxième propriétaire de la villa Lauzon, de 1906 à 1912. Annuaire Lovell, 1906-1907. BAnQ.

En 1905, la villa est vacante. Elle est rachetée l’année suivante par Charles A. Sharpe, un importateur de papier peint, vitreries en tous genres, peinture et vernis. Sharpe vend à son tour la résidence en 1912, pour la somme de 30 000 $, quelques mois avant que l’avenue prenne son virage commercial. Un article du Daily Witness qui commente la transaction souligne d’ailleurs cet aspect, car les acheteurs sont des spéculateurs : « elle a été achetée comme investissement, et si elle n’est pas revendue d’ici au mois de mai, lorsque M. Sharpe va la quitter, la résidence sera démolie pour faire place à un commerce, avec des appartements au-dessus. Il y a suffisamment d’espace pour quatre magasins face à l’avenue Fairmount[3]. »

La villa Lauzon en 1912. « Good Price for Park Avenue House », Montreal Daily Witness, 2 janvier 1912

La villa Lauzon en 1912. « Good Price for Park Avenue House », Montreal Daily Witness, 2 janvier 1912. BAnQ, Albums de rue Massicotte.

Est-ce en raison de la récession qui frappe le marché immobilier montréalais à partir de 1913 ? La villa échappe à la démolition. Toujours est-il que ses années de gloire sont derrière elle. Entre 1912 et 1916, elle est occupée par un commis-voyageur et un imprimeur. En juillet 1916, un investisseur de Westmount l’achète (mais n’y habite pas). Une nouvelle locataire reprend la résidence en 1917, madame Albina Mercier. Comment une personne seule pouvait-elle vivre dans une si vaste maison ? Le recensement de 1921 nous donne la réponse : la splendide villa a été transformée en maison de chambres. Albina Mercier, célibataire âgée de 56 ans, se déclare logeuse de profession. Aidée de Maggie McGrath, « servante générale, maison de chambres », madame Mercier héberge 11 pensionnaires, au moment où passe le recenseur. Un groupe disparate vit ainsi sous un même toit : on compte quatre veuves – la plus jeune a 25 ans et la plus âgée 65 ans – ; une célibataire de 57 ans ; deux hommes célibataires sans emploi ; et deux couples, dont l’un est formé de presbytériens anglophones récemment arrivés à Montréal, qui cohabitent de la sorte avec des catholiques[4].

Le Fairmount Garage, s'installe au 193 avenue Fairmount Ouest, dans les anciens jardins de la villa, à partir de 1920. Avenue du Parc, intersection Fairmount, années 1920

Le Fairmount Garage (« Marathon Gasoline, Best in the Long Run ») s’installe au 193 avenue Fairmount Ouest, dans les anciens jardins de la villa, à partir de 1920. Avenue du Parc, intersection Fairmount, années 1920. Archives de la ville de Montréal, VM098-Y-D5-P024.

Une autre transformation annonce la vocation future de l’intersection. Un bâtiment a été construit à l’arrière en 1920, le long de l’avenue Fairmount, là où se trouvait auparavant le jardin. Il s’agit du Fairmount Garage, 193 avenue Fairmount Ouest. La maison de chambres survit jusqu’en 1936. Elle redevient vacante en 1937 et est occupée par le Club Coronation l’année suivante. Mais son existence est de courte durée, car la maison redevient une fois de plus vacante l’année suivante. La villa retrouve une partie de son lustre d’antan en 1939, puisqu’un club privé, le « Club Outremont », y emménage (en devenant propriétaire en 1944). Ses directeurs (avocats, architectes et commerçants) sont tous des notables d’Outremont. Incorporé en 1917, le but du club est de permettre « la récréation, l’amusement et l’instruction de ses membres en mettant à leur disposition pour leur commerce social un local ainsi que des salles de lecture, des tables de billards et de pool et autres jeux, des salles à diner et de rafraichissement et toute autre accessoire nécessaire à un club social[5]. » Si le chic club privé se trouve à Montréal plutôt qu’à Outremont, ce n’est sûrement pas étranger à la volonté du maire Joseph Beaubien d’interdire toute vente d’alcool dans sa ville…

Le club Outremont loge sur l’avenue du Parc pendant près de 30 ans. Il ferme ses portes en octobre 1968 : « le club, qui fut longtemps un endroit fort populaire, a dû fermer ses portes le mois dernier, parce qu’il ne faisait plus ses frais. Le nombre de ses membres a chuté de moitié depuis six ans et les frais d’adhésion avaient augmenté en conséquence[6]. » L’adresse de la villa disparait alors des annuaires Lovell, jusqu’à ce qu’en 1970, le Claude BP Auto Care Center apparaisse au 5215 avenue du Parc adjacent. Les pompes à essence de la station-service, qui devient un Pétro-Canada en 1982, occupent dorénavant tout l’emplacement de la villa disparue.

L'intersection nord-est des avenues du Parc et Fairmount en 2005. Un garage a pris tout l'espace occupé auparavant par la villa

L’intersection nord-est des avenues du Parc et Fairmount en 2005. Un garage a pris tout l’espace occupé auparavant par la villa. (Site web de Communauto – 2012)

La boucle est en quelque sorte bouclée en 2005, lorsque le garage ferme à son tour ses portes. Grâce au retour en vogue du Mile End, l’intersection abrite maintenant un édifice à vocation mixte, construit en 2007, avec commerces au rez-de-chaussée et 42 appartements aux étages, redonnant ainsi une vocation résidentielle à cette portion de l’avenue du Parc.   


Recherche et rédaction : Yves Desjardins.

Extrait de l’Histoire du Mile End (Septentrion, 2017) avec l’aimable autorisation de l’éditeur


[1]AVM, AVSL, Procès-verbaux du Conseil, P28/A1, 6 novembre 1899. Le quadrilatère privé de Lauzon empêche notamment la prolongation de la rue Waverly jusqu’à Laurier.

[2]AVM, AVSL, Rôle d’évaluation, P28/C1,6, Quartier ouest, 1898.

[3]« Good Price for Park Avenue House »,Montreal Daily Witness, 2 janvier 1912. (Ma traduction.)

[4]Les occupants de la villa en 1921, en plus d’Albina Mercier, tenancière de la maison de pension :

  • Marie Galarneau, veuve, 52 ans, catholique, sans emploi
  • Eulodie Plante, veuve, 65 ans, catholique, sans emploi
  • Antoinette Raymond,  veuve 42 ans, catholique, dessinatrice
  • ? Tranchemontagne, homme célibataire, 28 ans, sans emploi
  • Charles Guy, célibataire, 29 ans, sans emploi
  • Charles et Elizabeth Mackenzey, mariés, 32 et 29 ans, presbytériens originaires d’Ontario et de Saskatchewan, « bondsman » (fidéjusseur)
  • Charles et Ida Drapeau, mariés, 41 ans tous les deux, voyageur de commerce.
  • Albina Ryan, célibataire, 57 ans, sans emploi
  • Adeline Mercier, veuve, 25 ans, sans emploi
  • Maggie McGrath, célibataire, 27 ans, servante générale, maison de chambres

[5]Gazette Officielle du Québec, janvier 1917, p. 23 ; Gazette Officielle du Québec, mai 1927, pp. 1521-1522.

[6]Pat Hickey, « Those Private Clubs Finding the Going Rough », The Gazette, 9 novembre 1968, p. 9. (Ma traduction.)

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