Le « passé antérieur » du Champ des Possibles


Le Champ des Possibles occupe une ancienne friche industrielle délaissée pendant les années 1980, et qui s’est progressivement renaturalisée. Les activités ferroviaires avaient dominé ce paysage pendant près d’un siècle. Mais, contrairement à ce que certains pourraient croire, avant l’arrivée du chemin de fer, ce n’était pas l’emplacement d’une prairie bucolique. C’était plutôt celui d’un ancien dépotoir municipal du Mile End, qui occupait l’une des très nombreuses anciennes carrières du secteur.

On connaît assez bien l’histoire récente du Champ des Possibles, un espace naturel protégé, cogéré depuis 2013 par la Ville de Montréal et un organisme citoyen, Les Amis du Champ des Possibles. Situé dans le nord du Mile End, aux abords de la voie ferrée du Canadien Pacifique, cette ancienne cour ferroviaire est délimitée à l’est par le monastère des carmélites et à l’ouest par d’imposants édifices industriels surnommés mégastructures. Dans le cadre de la requalification du secteur Saint-Viateur Est, la Ville de Montréal a commandé au début des années 2000 plusieurs études urbanistiques sur cette zone. Elles partagent une même genèse : la portion historique commence invariablement avec l’implantation d’une ligne ferroviaire à proximité, en 1876[1].

Ce qui est beaucoup moins connu, par contre, c’est l’histoire antérieure à l’arrivée du chemin de fer, ainsi que l’évolution des usages industriels du secteur, particulièrement avant la construction des mégastructures. Le Conseil du patrimoine de Montréal soulignait d’ailleurs cette lacune, dans un avis émis en 2009, lorsque la Ville de Montréal souhaitait encore aménager une cour de voirie sur le site du Champ : « le CPM souligne le manque de connaissances quant au patrimoine industriel et paysager relié à la voie ferrée du CP, et, notamment, de ses anciennes gares. Il lui apparaît d’autant plus pertinent de combler ces lacunes que plusieurs projets de requalification des abords de ce milieu singulier lui sont signalés[2]. » Ce texte veut donc une contribution à une meilleure compréhension de l’histoire de cette zone maintenant située au cœur du tissu urbain montréalais.

La « Terre des carrières »

S’il est indéniable que la voie ferrée a modelé de façon durable le nord du Mile End, le territoire qu’elle traverse n’était pas vierge pour autant. Au contraire : l’activité humaine avait déjà fortement modifié la physionomie des lieux, et ce depuis plus de 150 ans [3]. L’extraction de la pierre calcaire grise, qui a servi à la construction de la plupart des édifices publics et des résidences bourgeoises de Montréal tout au long du XIXe siècle, a dominé pendant des décennies l’économie du secteur et laissé une profonde empreinte. Certaines carrières sont bien connues : on peut penser à la « Terre des carrières », acquise en 1842 par la famille Beaubien, et qui correspond à un vaste territoire situé à proximité de l’église Saint-Enfant-Jésus, ou encore aux carrières Dubuc, Limoges et Martineau, qui correspondent à l’emplacement actuel des parcs Laurier et Père-Marquette. D’autres ont cependant laissé beaucoup moins de traces. Dans plusieurs cas, il s’agissait de petites excavations peu profondes et rapidement remblayées. Mais des carrières de plus grande ampleur sont également tombées dans l’oubli.

C’est le cas du secteur qui correspond au Champ des Possibles et à ses environs. Plusieurs indices permettent d’affirmer que les carrières y étaient particulièrement nombreuses. La vente aux enchères de la ferme Wurtele, le 19 octobre 1854, en fournit un premier exemple. Car la publicité permet d’établir que cette ferme, adjacente du côté est à la propriété acquise par Pierre Beaubien en 1842, abritait, elle aussi, plusieurs carrières :

Cette terre de grande valeur, appartenant aux héritiers Wurtele, située à Mile-End au Coteau St. Louis, […] contenant environ 185 arpents en superficie, dont une grande partie est en culture, et le reste en carrières des meilleures qualités, au nombre de cinq, dont trois sur le devant de la terre et deux autres plus éloignées, toutes abondantes et ouvertes. […] Si l’on veut avoir une idée de la qualité de ces carrières, qu’on se rappelle que toute la pierre qui a servi à la construction de l’église paroissiale de cette ville [Notre-Dame] a été extraite de ces carrières [5].

Pierre Beaubien profitera de cette vente pour agrandir sa « Terre des carrières » jusqu’à proximité de l’actuelle avenue Henri-Julien. Un entrefilet, publié dans La Minerve le 5 novembre 1883, montre que d’autres carrières étaient situées sur les terres voisines de la famille Comte, adjacentes du côté est : « La rue Saint-Denis vient d’être terminée jusqu’à la voie du chemin de fer du Nord. La nouvelle rue […] traverse la propriété connue sous le nom Parc Decker. Ces travaux de terrassement n’ont pu être fait qu’au prix de beaucoup de difficultés et de dépenses puisqu’il a été nécessaire de combler plusieurs carrières abandonnées[6]. » Tout indique donc qu’on a creusé au XVIIIe et au XIXe siècle des carrières de façon quasi-continue, dans l’axe d’une ligne diagonale allant en direction du nord-est de l’île de Montréal (figure 1).

Figure 1 – Fortification Surveys, 1869 (détail), avec les rues d’aujourd’hui. Les carrières suivent une diagonale au milieu de l’image. D’autres carrières, non indiquées, se trouvaient plus haut, autour de l’emplacement actuel du Champ des Possibles (en rouge). On ignore s’il s’agit d’une omission ou si elles ont été excavées après 1869. [BAC / rues: Données ouvertes Montréal / Champ: MERN Infolot / SIG: Justin Bur]

Noyades et dépotoirs

Si l’on peut comprendre que des carrières de dimensions variables, exploitées en plein champ, dans un environnement avant tout rural, aient laissé peu de traces dans les chroniques contemporaines, il en va autrement lorsque le territoire s’urbanise à la fin du XIXe siècle. Une fois laissées à l’abandon, les eaux de pluie et de ruissellement inondent les carrières, qui deviennent des lieux de baignade irrésistibles pour les enfants et les adolescents. Il ne se passe alors pratiquement pas un été sans que les journaux montréalais n’aient à déplorer « une autre noyade dans les carrières du Mile End ». Mais, surtout, les anciennes carrières sont nombreuses à être transformées en dépotoirs. En plus des noyades, les inconvénients causés par ces dépotoirs alimentent régulièrement la chronique de cette période. Il arrive même que noyade et dépotoir se conjuguent dans un même incident. Un compte-rendu macabre, publié par le journal La Presse le 8 août 1904, a permis de redécouvrir que l’un des nombreux dépotoirs oubliés du Mile End se situait à l’emplacement même du Champ des Possibles :

Pas n’est besoin de nous astreindre à faire une description complète des carrières abandonnées parsemées ci et là dans la localité de Saint-Louis, au coin des rues Lauretta [Saint-Viateur] et Sanguinet [Henri-Julien]. Le trou béant creusé par la main de l’homme sert de dépotoir actuellement au service des vidanges de la Ville de Saint-Louis. Autrefois, avant son comblement partiel, il couvrait un espace considérable et ses eaux boueuses atteignaient même les bords de la rue. Dans cette profondeur, se sont entassés depuis nombre d’années les détritus ramassés en ville et va sans dire qu’ils ne manquaient pas. Le sol s’est formé par-là, et maintenant on y chemine et roule en toute sûreté[7].

L’article explique que le conducteur de tramway Joseph Laporte avait décidé d’emprunter un raccourci pour se rendre à son travail, car il était en retard. Les ateliers de la Montreal Street Railway étaient situés à proximité de l’actuelle station de métro Rosemont. On peut donc présumer que son raccourci est familier aux nombreuses personnes qui empruntent un chemin similaire pour se rendre du métro à leur lieu de travail dans les mégastructures contemporaines. Mal lui en pris, car, à cet endroit, la terre camouflait un « perfide champ de boue. » Le journaliste poursuit : « il perdit l’équilibre pour s’enfoncer dans une eau fétide où surnagent actuellement des bidons et autres détritus. […] [E]nlisé dans la fange, cherchant à se tirer de là, comme dans la glaise du Mont Saint-Michel, il s’enfonçait de plus en plus[8]. » Malgré les efforts de plusieurs personnes accourues à son secours, personne ne put le tirer de là. Le journaliste décrit ensuite avec force de détails les lieux de la tragédie (figure 2) :

La carrière qui longe le mur du monastère des Carmélites couvrait autrefois un large espace. Aujourd’hui, par l’amalgamation des détritus de toutes sortes, le trou est rempli à moitié. Dans l’espace restreint où croupit la masse d’eau, on continue encore à jeter les vidanges, dont les détritus forment une couche terreuse sur la surface. Des broussailles poussent à cet endroit et rien ne peut faire prévoir que l’eau dort, cruelle meurtrière, sous la nappe de vidanges[9].

Croquis du journal La Presse montrant les lieux de l’accident survenu dans le dépotoir de Ville Saint-Louis, le 7 août 1904.

L’article ajoute qu’après que son propre fils eut failli se noyer au même endroit, le chef de police de Ville Saint-Louis avait fait clôturer le dépotoir, mais que le bois utilisé pour la clôture avait disparu depuis belle lurette, subtilisé pour servir de combustible. Le journaliste souligne enfin que le terrain appartient à l’ancien maire de Ville Saint-Louis, Léonidas Villeneuve, qui utilisait la portion située plus au sud comme cour à bois pour l’entreprise de matériaux de construction L. Villeneuve et Cie, déménagée par la suite à son emplacement actuel à deux pas de là, rue de Bellechasse.

Le dépotoir du Champ des Possibles sera comblé peu de temps après. Le Canadien Pacifique en fait l’acquisition l’année suivant la noyade et y aménage, à partir de 1906, la cour ferroviaire qui servira à l’entreposage de ses wagons et à la desserte des entreprises du secteur. Ce n’est pas pour autant la fin des dépotoirs dans les environs. La famille Beaubien a vendu au CP une partie de ses terrains à cet endroit, mais elle en possède plusieurs autres, entre le boulevard Saint-Laurent et l’avenue de Gaspé. Elle est également toujours propriétaire de terrains situés plus au sud, entre le boulevard Saint-Joseph et la rue Villeneuve, à l’est de la rue Saint-Dominique. Depuis plusieurs décennies, l’ancienne carrière qui se trouvait à cet endroit avait elle aussi été transformée en dépotoir. Mais en raison des plaintes incessantes des voisins et des pressions du Bureau de santé provincial, Ville Saint-Louis demande sa fermeture en mai 1907[10]. Il faut cependant trouver de nouveaux sites pour disposer des déchets d’une banlieue en pleine croissance. Or, et ce n’est probablement pas une coïncidence, les Beaubien vont alors autoriser la municipalité à utiliser d’autres anciennes carrières situées sur leurs terres, comme dépotoirs. L’une d’entre elles se trouve « entre de Gaspé et Casgrain, près de la rue Lauretta [Saint-Viateur Est][11] », c’est-à-dire juste à l’ouest de l’actuel Champ des Possibles, là même où l’on retrouve aujourd’hui plusieurs mégastructures (figure 3).

Cette carte permet de localiser des anciennes carrières devenues étangs («pond») puis transformées en dépotoirs à l’emplacement du Champ des Possibles et à proximité. Chas E Goad, Insurance Plan of the City of Montreal, Volume V, planche 300, 1892 avec révisions jusqu’en 1907 (détail). Le périmètre actuel du Champ est délimité par les pointillés. [BAC–BAnQ / Rapport annuel 2018, Les Amis du Champ des Possibles]

Il faut dire que pour les Beaubien, accorder une telle permission est une bonne affaire. Les ordures permettent de combler et de niveler à peu de frais leurs anciennes carrières : celle située au sud du boulevard Saint-Joseph sera lotie peu de temps après sa fermeture. Quant aux excavations à proximité de la gare du Mile End et de sa cour ferroviaire, l’opération permettra aux Beaubien d’offrir de nouveaux lots aux nombreuses industries qui veulent bénéficier des infrastructures liées au chemin de fer. Dans un prochain article, nous examinerons cette période industrielle qui succèdera à celle des carrières et des dépotoirs.


Recherche : Justin Bur et Yves Desjardins.
Rédaction : Yves Desjardins.
Nous tenons à remercier une fois de plus l’historien Jean-Claude Robert pour ses précieux conseils.


[1] Quelques exemples : Groupe conseil ACA et Schème architecture aménagement, Étude pour le développement de l’îlot Bernard-Maguire-De Gaspé-Henri-Julien, 14 novembre 2003 ; Atelier BRAQ, Requalification du secteur Maguire, Montréal, 25 avril 2005 ; Ville de Montréal, Service de mise en valeur du territoire et du patrimoine, Secteur Maguire, un territoire en pleine mutation, 15 mai 2006.

[2] « Avis du Conseil du patrimoine de Montréal, Implantation d’une cour de services, A09-PMR-01 », 14 avril 2009. En ligne : http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/PAGE/CONSEIL_PATRIMOINE_MTL_FR/MEDIA/DOCUMENTS/A09-PMR-01COURS DE SERVICES_2.PDF

[3] Selon l’historien Gilles Lauzon, l’extraction de la pierre dans ce secteur a commencé dès le début du XVIIIe siècle. Elle aurait notamment servi à la construction des fortifications de Montréal, entre 1717 et 1738 : Gilles Lauzon, Pierre grise de Montréal et moellons de calcaire : lieux d’extraction et usages dans le Vieux-Montréal, Document produit pour le Bureau du patrimoine, de la toponymie et de l’expertise de la Ville de Montréal, non-publié, février 2008.

[4] C’est encore plus vrai de la Carte de localisation des anciennes carrières […], publiée en 2015 par la Ville de Montréal, puisqu’elle dépend en grande partie de sources de cette nature.

[5] « Vente de terre à Mile End », Le Pays, 11 octobre 1854, p. 3. L’église Notre-Dame a été construite entre 1824 et 1829.

[6] « Côte Saint-Louis », La Minerve, 5 novembre 1883, p. 1. La rue Saint-Denis se situe à proximité de la limite ouest de la ferme Comte. Le Parc Decker, lui aussi aménagé sur le site d’une ancienne carrière, était une piste de courses de chevaux exploitée entre 1871 et 1874.

[7] « Enterré vivant. Un conducteur de tramway victime d’un étrange accident », La Presse, 8 août 1904, p. 8.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] « St-Louis, la carrière Beaubien », Le Canada, 22 mai 1907.

[11] Lettre de Joseph Beaubien à A. F. Vincent, secrétaire-trésorier de Ville Saint-Louis, 24 octobre 1908. Archives de la Ville de Montréal, Fonds Ville Saint-Louis, Santé publique, P28/B2,23.

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