Manufacture Campbell et Hampton


L’édifice au moment de sa construction, vers 1909, vu depuis l’intersection Coloniale / Elmire

L’édifice au moment de sa construction, vu depuis l’intersection Coloniale / Elmire (malgré la légende qui mentionne la rue Cadieux (de Bullion)). Publicité de 1910 : plaquette souvenir, «Labor laws of the province of Quebec», BAnQ

La Campbell Manufacturing est l’une des rares manufactures de vêtements du Plateau à ne pas s’être établie, lors de la première moitié du 20e siècle, dans l’axe du boulevard Saint-Laurent. Située sur la petite rue Elmire, entre l’avenue Coloniale et la rue de Bullion, juste au sud du boulevard Saint-Joseph, elle ouvre ses portes en 1909. Son emplacement correspond à un ancien dépotoir, dont les ordures comblaient encore, deux années auparavant à peine et depuis plusieurs décennies, l’une des anciennes carrières qui ponctuaient les terres de la famille Beaubien.

Le concepteur de l’édifice est l’architecte Joseph Perrault. Très prolifique dans le Mile End, on lui doit les plans de plusieurs autres manufactures, notamment les édifices Craig (pianos), Peck (vêtements) et Phillips (matériel électrique). Dans tous ces édifices industriels, on reconnaît le style de Perrault par l’utilisation de la brique rouge, ornementée au moyen de jeux de relief, particulièrement au niveau de la toiture et des cadres de porte. On remarque aussi les ancres de façade en acier qui servent à fixer la maçonnerie contre les poutres, tout en ajoutant une touche décorative distinctive.

La manufacture Campbell a quatre étages sur un demi-sous-sol, avec des fondations en pierre grise et des murs – comme il se doit – de brique rouge. L’ossature en bois massif est assemblée selon une technique (« mill construction ») typique des usines du début du 20e siècle pour réduire, sans complètement éliminer, le risque d’incendie. L’édifice mesure 160 pieds sur la rue Elmire et, à l’origine, 50 pieds sur les deux rues transversales. Peu de temps après l’ouverture, l’édifice est agrandi vers le nord, lui donnant 100 pieds de façade sur Coloniale et de Bullion. Un livre promotionnel sur Montréal, publié en 1915, décrit l’édifice comme lumineux et doté d’une bonne ventilation naturelle. Il dispose également d’une marge de recul par rapport à la rue, ce qui permet la plantation de massifs d’arbustes et de lierre qui procurent un effet rafraichissant en été. Ce caractère écologique avant l’heure offre aux 200 employés des conditions de travail saines, le tout « sans perte pour la compagnie », insiste la notice.

Photo de l’édifice après son agrandissement, vu depuis l’intersection de Bullion / Elmire.

Photo de l’édifice après son agrandissement, vu depuis l’intersection de Bullion / Elmire. Tirée de : Lorenzo Prince et al. Montreal: Old, New, Entertaining, Convincing, Fascinating, International Press Syndicate, 1915. [wdl.org]

Aujourd’hui l’entrée principale du bâtiment est située rue Elmire. Ce n’était pas le cas à l’origine : l’entrée principale était du côté est, sur la rue de Bullion. Vers 1923, elle est déplacée dans la façade sud abondamment fenestrée sur Elmire.

La construction de l’édifice a été commandée en 1909 par la Campbell Manufacturing, fabricant de vêtements pour hommes. Campbell prend pour locataire dès 1910 une manufacture de vêtements pour femmes connue pour ses blouses, la Hampton Manufacturing Company, qui occupe le dernier étage et une partie du sous-sol, avec son accès par une porte arrière sur Coloniale. Après le déménagement de Campbell en 1916 dans des locaux plus modestes près de la voie ferrée, Hampton devient propriétaire de l’édifice et l’occupe au complet. Hampton demeure le principal occupant de l’édifice tout au long du 20e siècle.

L’édifice Campbell vu depuis l’avenue Coloniale, en 1947.

L’édifice Campbell vu depuis l’avenue Coloniale, en 1947. Les châteaux d’eau (il y en avait un de chaque côté) portent alors le nom du principal occupant, Hampton Manufacturing. En arrière-plan, l’édifice des sœurs de la Providence, boulevard Saint-Joseph. Photo : collection Micheline Contant.

À partir de 1953, Hampton n’est plus le seul occupant de l’immeuble : la Standard Whitewear loue des locaux avec une entrée sur Coloniale, comme Hampton elle-même avait fait au début du siècle. Il y a des changements de propriétaire dans les deux entreprises. En 1956, Maurice Pollack est aux commandes de Hampton, et en mars 1957, sa fondation achète l’immeuble. Pour les trente dernières années de son existence, Hampton sera donc locataire. Peu après, Sam Lutfy devient propriétaire de Standard Whitewear, et vers 1961 il reprend aussi Hampton. Le domaine de spécialisation de Hampton évolue; au cours des dernières années avant sa fermeture vers 1988, sa production s’est limitée à des uniformes d’infirmières.

En plus de Hampton et Standard Whitewear, différentes entreprises de confection, de chaussures ou de valises utiliseront des parties de l’immeuble jusqu’aux années 1980, quand des bureaux professionnels et des studios multimédias remplaceront progressivement les manufactures. Les costumiers François Barbeau, Louise Jobin et François Laplante y exploitent notamment l’Atelier BJL entre 1978 et 1987. François Barbeau (1935–2016) a reçu en 2007 un doctorat honorifique de l’UQAM pour souligner son apport exceptionnel à l’enrichissement des arts de la scène et de la culture au Québec.

En 1989, l’édifice est rénové et transformé en lofts résidentiels, à part quelques locaux réservés pour des bureaux. L’enveloppe du bâtiment a bénéficié d’une restauration sensible : la brique est en bon état et toute l’ornementation d’origine est encore présente. Les entrées sont actuellement situées aux 121 et 125 Elmire, tandis que les portes des 4881 Coloniale et 4860 de Bullion sont des sorties.

Publicité pour les lofts «Le Coloniale»

Publicité pour les lofts «Le Coloniale», La Presse, 18 novembre 1989 [BAnQ]


Recherche et rédaction : Rachel Boisclair, Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, UQAM
Recherche et rédaction supplémentaires : Yves Desjardins et Justin Bur, Mémoire du Mile End; Michelle Comeau, UQAM

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