
L’intersection nord-est des rues Clark et Saint-Viateur Ouest en 1968. On aperçoit l’entrepôt Van Horne à l’horizon. Photo de David Wallace Marvin. Musée McCord Stewart, MP-1978.186.2.2.25
Cette photo de 1968 témoigne des nombreuses transformations du Mile End au fil du temps. Situé à l’intersection nord-est des rues Clark et Saint-Viateur, le Berger’s Handy Store annonçait sur les enseignes de sa façade des cartolini di feste italiani (cartes de vœux italiennes) et des Giornali e revista italiani (journaux et magazines italiens). Ouvert en 1934 par la famille d’origine juive Berger, ce magasin était, jusqu’à sa fermeture vers 1982, non seulement une tabagie vendant des journaux et magazines, mais aussi des boissons gazeuses, des bonbons et des jouets. En 1982, la famille Servedio achète le duplex pour y exploiter au rez-de-chaussée la Boulangerie-Pâtisserie Clarke. Qualifiée « d’institution du Mile End », elle a fermé ses portes en 2015 peu après que le groupe Shiller Lavy eut fait l’acquisition de l’immeuble.
Le 28 septembre 1897 le vétérinaire Adolphe Faust achète quatre duplex contigus qui viennent d’être construits sur la rue Saint-Viateur Ouest récemment ouverte. Situés du côté nord de la rue, entre la ruelle à l’arrière du boulevard Saint-Laurent et la rue Clark, ils abritent huit logements de taille modeste dont les occupants sont cigariers, commis ou encore journaliers ; pour le docteur Faust il s’agit de toute évidence d’un placement destiné à lui procurer des revenus locatifs. À la suite de son décès, en 1904, c’est sa veuve, Marie-Louise Bénard qui hérite des propriétés de son mari. Le 18 mai 1921, elle en fait don à son fils, Joseph-Adolphe Faust. Celui-ci les revend le 22 août suivant à l’épicier Édouard St-Hilaire qui réside en face, dans l’immeuble situé à l’intersection sud-ouest des rues Clark et Saint-Viateur. Propriétaire des lieux, Édouard Saint-Hilaire vit au 2232 rue Clark (5432 aujourd’hui) tandis que l’entrée de son épicerie se trouve au coin des rues Clark et Saint-Viateur. C’est l’époque où les « magasins de coins de rues » foisonnent dans les quartiers populaires montréalais : juste en face, à l’intersection sud-est des mêmes rues, on retrouve une autre épicerie, celle de la famille Tardy.
Les rez-de-chaussée des duplex achetés par Édouard Saint-Hilaire deviennent peu à peu commerciaux : une buanderie chinoise s’est installée au 15, tandis qu’en 1934 c’est au tour de la famille Berger d’ouvrir le Berger’s Handy Store, au coin de la rue Clark. I. Berger [Irwin, Israël, Izzie ?] réside alors dans l’appartement situé au-dessus, au 27. I. Berger demeurera le propriétaire du commerce jusqu’en 1944, au moment où les frères Leonard et Paul Berger (probablement des parents – fils, frères, ou neveux – puisque Leonard réside également au 27 et Paul à proximité) prennent la relève. Leur boutique a laissé peu de traces dans la chronique si ce n’est qu’en septembre 1952 Paul Berger est arrêté pour recel. Un compétiteur l’a accusé d’avoir acheté des friandises d’une valeur de 350$ volées dans son commerce par une bande d’adolescents. Paul Berger sera cependant acquitté faute de preuve[2].
Tout au long des années 1950, la communauté juive montréalaise, qui avait fait de la partie ouest du Mile End l’un de ses principaux quartiers d’adoption, migre vers les nouvelles banlieues de l’ouest de Montréal. C’est le cas des frères Berger puisqu’ils déménagent en 1955 dans deux bungalows jumelés à Ville Saint-Laurent. Ils continuent cependant d’exploiter leur boutique de la rue Saint-Viateur tout en adaptant l’offre de marchandises à la nouvelle population du quartier comme l’illustre la photo de 1968. Des immigrants d’origine italienne, grecque et portugaise remplacent la population juive, et les Italiens, surtout originaires de la Calabre, sont particulièrement nombreux le long des rues situées à l’ouest du boulevard Saint-Laurent, entre les avenues Laurier et Van Horne.
La même année où les frères Berger s’installent à Ville Saint-Laurent, l’épicier Édouard St-Hilaire, propriétaire du duplex où loge leur commerce, décède le 1er avril 1955, à l’âge de 80 ans. Il résidait toujours en face, et, au fil des années, il a fait l’acquisition de nombreux immeubles locatifs voisins, rues Clark et Saint-Viateur. Ses enfants se partagent les propriétés : l’un de ses fils, Bernard, et sa fille, Jacqueline, héritent des quatre duplex de la rue Saint-Viateur Ouest (du 15 au 29). Les frères Berger bénéficient alors d’un bail de dix ans : il sera renouvelé pour dix autres années en 1960, en retour d’un loyer de 150$ par mois, et de nouveau en 1970, lorsque le loyer est porté à 175$.
Le 13 novembre 1972 Bernard et Jacqueline St-Hilaire revendent les quatre duplex à Vittorio Leito et à son épouse, Rosa Mercuri. Originaires d’Italie, ils les achètent pour la somme de 44 000 $. Le 6 novembre 1973, ces derniers vendent les deux duplex situés les plus à l’est, soit du 15 au 21. Le 20 décembre 1976, c’est au tour des deux duplex situés côté ouest, du 23 au 29, d’être vendus pour la somme de 46 500$. L’acheteur, John Rocco Fata, possède une entreprise de rembourrage située à proximité, rue Saint-Viateur Est. Avec son épouse Yvette Bigeault, il a fait, pendant cette période, l’acquisition de nombreuses propriétés à revenus le long de la rue Saint-Viateur des deux côtés du boulevard Saint-Laurent : l’auteur de ces lignes, alors jeune étudiant, était l’un de ses locataires au 29 rue Saint-Viateur Est.
Le 23 juin 1982, la famille Servedio acquiert les deux duplex des 23-25-27-29 rue Saint-Viateur Ouest, pour la somme de 77 000$. La boutique du 29, devenue les Variétés Berger, Loi 101 oblige, disparaît alors des annuaires pour être remplacé par la boulangerie-pâtisserie italienne Clarke. Le commerce se spécialise d’abord dans les gâteaux d’anniversaire et de mariage destinés à la communauté italienne, mais il devient ensuite populaire pour ses sandwichs à emporter auprès des nouvelles populations d’artistes et d’étudiants qui s’installent dans le Mile End pendant les années 1990-2000. Le 20 août 2014, Jeremy Kornbluth et Brandon Shiller, du groupe Shiller-Lavy, achètent les deux duplex pour la somme de 900 000$. La boulangerie ferme ensuite ses portes le 31 juillet de l’année suivante. Un des petit-fils des fondateurs, Frank Servedio, a cependant poursuivi la tradition familiale en ouvrant le Clarke Café en 2018, mais il est situé à Pointe-Saint-Charles plutôt qu’au Mile End.
Quant au groupe Shiller-Lavy, il a acquis de nombreux autres immeubles commerciaux de la rue Saint-Viateur Ouest, entre le boulevard Saint-Laurent et l’avenue du Parc, au cours des années 2010, espérant ainsi profiter de la nouvelle réputation du Mile End comme quartier artistique branché. La plupart de ces immeubles ont cependant été mis en vente en 2023 et, fin 2025, attendent toujours des acheteurs. Dans le cas des duplex situés au 25-29 rue Saint-Viateur Est, qui ont successivement hébergé au rez-de-chaussée une parfumerie, un restaurant de sushis et une boutique de vêtements design, le prix demandé est de 3 200 000 $.
Outre les sources mentionnées, cet article s’appuie sur les Annuaires Lovell numérisés par BAnQ et sur les actes notariés conservés par le Registre foncier du Québec. Mémoire du Mile End tient à remercier Zoë Tousignant, Conservatrice Photographie au Musée McCord-Stewart pour le partage de la photo de 1968.
Recherche et rédaction : Yves Desjardins.
Révision : Justin Bur.
[2] « Le restaurateur libéré et le plaignant qui s’entête », Le Canada, 9 octobre 1952, p. 14.


