Téléphone – Central Saint-Louis


L’édifice de l’ancien central Saint-Louis en 2010. [photo Justin Bur]

Le téléphone est démontré à Montréal pour la première fois en 1877. L’invention de Graham Bell est aussitôt améliorée par un bijoutier de Québec, Cyrille Duquet, qui en augmente la portée, en fait la promotion à travers la province, et invente le combiné (qu’on prendra pour acquis bien plus tard). À Montréal, Duquet installe le téléphone notamment entre la fabrique de la paroisse Notre-Dame et son cimetière de Notre-Dame-des-Neiges. Les intérêts Bell, cependant, fondent la compagnie Bell Canada en 1880 avec l’intention de mettre en place un monopole durable. Duquet est rapidement contraint à abandonner ses droits à Bell, le même sort réservé aux autres prétendants concurrents. Par la suite, comme seul fournisseur de téléphones, Bell a eu la liberté de choisir ses tarifs (sujet à l’approbation du gouvernement fédéral) et le rythme d’extension de son réseau (dans le but de maintenir la rentabilité en tout temps). Ralenti dans son essor par la Crise et la Seconde Guerre mondiale, le téléphone est devenu vraiment universel seulement vers 1960.

Dans les premières décennies de la nouvelle technologie, les premiers à l’adopter ont surtout été les milieux d’affaires et les ménages à revenus élevés. Après le centre de Montréal, desservi par les centraux Main (rue Notre-Dame), Uptown (rue de la Montagne) et East (rue Saint-André), ainsi qu’une installation temporaire (South) près du canal de Lachine, un central s’ouvre à Westmount en 1898. Ensuite, c’était au tour du Mile End…


Pour desservir une clientèle de « salariés prospères », Bell ouvre un bureau central à Ville Saint-Louis, rue Cadieux (actuelle rue De Bullion), à l’intersection du boulevard Saint-Joseph. Inauguré le 15 août 1909, le central Saint-Louis dessert le Plateau au nord de l’avenue Duluth, Outremont, et Saint-Édouard (aujourd’hui la Petite-Patrie). C’est un territoire d’environ 30 000 habitants où 2 500 personnes sont abonnées au téléphone, un taux de pénétration légèrement supérieur à la moyenne montréalaise.

Montreal Gazette, 14 août 1909

Le téléphone à cette époque est manuel : en soulevant le combiné on rejoint la téléphoniste, qui demande le numéro désiré et complète l’appel en branchant une fiche dans un panneau. Le bâtiment de la rue Cadieux a été conçu en premier lieu pour recevoir une grande salle de téléphonistes à l’étage supérieur, avec cantine et vestiaire au rez-de-chaussée. L’équipement électrique et les locaux des techniciens occupent à peine le quart de l’espace disponible.

La téléphonie automatique, sans téléphoniste, arrive à Montréal dans les années 1920. Les abonnés branchés sur un nouveau central automatique devaient composer eux-mêmes, au moyen du cadran, les deux premières lettres du nom du central suivies du numéro désiré. Le nom de Saint-Louis aurait prêté à confusion : aurait-il fallu composer SA, ST ou même SL ? Le central Saint-Louis, qui demeure manuel, est donc renommé Bélair en janvier 1924 pour mieux s’intégrer au nouveau système.

À mesure que le service automatique s’étend, les abonnés de Bélair sont transférés à de nouveaux centraux modernes dans des édifices costauds remplis d’équipement électrique, sans téléphonistes. L’édifice Bélair dans le Mile End ferme en mars 1932. Depuis ce temps, l’immeuble est occupé par les Forces armées canadiennes.


Encore aujourd’hui, le Plateau est desservi par les trois centraux ouverts pendant les années 1920 : Lancaster (rues Ontario et Saint-Urbain), Amherst (avenue Papineau au sud de la rue Sherbrooke) et Crescent (rue Saint-Dominique près de la rue de Bellechasse). Chaque « échange » (commutateur) dans un central pouvait desservir jusqu’à 10 000 abonnés (les quatre derniers chiffres du numéro de téléphone). On les a multipliés au sein du même central, au rythme de l’accroissement du nombre d’abonnés. L’édifice Lancaster a hébergé les échanges Harbour, Marquette, Plateau, et Belair (dès 1932); Amherst a été rejoint par Cherrier, Frontenac, Falkirk, Hochelaga, et Giffard; Crescent a accueilli Dollard, Calumet, Talon, Victoria, et Gravelle. Jusqu’au début des années 1950, donc, tous ces noms pouvaient se trouver au début d’un numéro de téléphone du Plateau Mont-Royal et des secteurs avoisinants.

Entre 1952 et 1958, les anciens numéros de téléphone à 6 chiffres (ou plutôt 2 lettres et 4 chiffres) ont été remplacés par ceux à 7 chiffres qu’on connaît aujourd’hui. La plupart du temps, les quatre derniers chiffres sont restés inchangés, et les deux lettres au début ont été remplacées par deux nouvelles lettres et un chiffre de plus. Au sud, l’ancien central Lancaster a reçu les noms AVenue (28) et VIctor (84); à l’est, Amherst est devenu LAfontaine (52); au nord, CRescent (27) était le nom retenu pour l’ensemble des lignes de ce central. C’est ainsi que la plupart des numéros de téléphone anciens du Plateau commencent par ces quatre combinaisons de chiffres… dans la mesure où il existe encore des vieux numéros encore raccordés à une ligne fixe à son adresse d’origine! De nos jours, les centraux servent surtout au service Internet de Bell et aux raccordements entre les différents réseaux de télécommunications.


Recherche et rédaction : Justin Bur.

Quelques sources:

Dictionnaire historique du Plateau Mont-RoyalUne version de ce texte a paru dans le Bulletin de la Société historique du Plateau Mont-Royal, vol 14 no 4, hiver 2019. Une partie est reprise du Dictionnaire historique du Plateau Mont-Royal (Écosociété, 2017).