Champlain (poste d’essence)


Ancienne station-service Champlain, 55 rue Saint-Viateur Ouest

Ancienne station-service Champlain, 55 rue Saint-Viateur Ouest [photo: Justin Bur 2017]

Le paysage urbain à l’intersection des rues Saint-Viateur et Clark est très particulier. En regardant vers l’ouest, l’imposante église St. Michael’s & St. Anthony’s trône à l’horizon. Juste devant, le cadre bâti typique de duplex et de triplex en rangée s’arrête un peu en retrait. Le coin de la rue est occupé par une vieille station-service figée dans le temps depuis une éternité. Il s’agit d’un ancien poste d’essence de marque Champlain, construit en 1939 et presque inchangé depuis.

La compagnie Champlain Oil, fondée en décembre 1932 par l’investisseur américain Harry Snyder (1882–1972), sera pendant au moins quarante ans un chef de file de la distribution d’essence au Québec. Le film Gaz bar blues (2003) de Louis Bélanger, portant un regard nostalgique sur une station-service de quartier à la fin des années 1980, choisit la marque Champlain pour symboliser cette petite entreprise d’un passé encore récent. En effet, l’histoire de Champlain Oil démontre un habile jeu d’équilibre entre le contrôle étranger et l’identité locale.

Champlain se présente au public montréalais

Champlain se présente au public montréalais : publicité du 5 mai 1933 dans plusieurs journaux (La Presse, p. 27 – BAnQ)

Dans les six mois suivant sa fondation, Champlain achète huit petites compagnies de Montréal et des environs à des prix qui font le bonheur des fondateurs. Champlain sera bientôt contrôlée par la pétrolière l’Impériale (Esso), dont l’actionnaire majoritaire est la Standard Oil of New Jersey (qui prend le nom Exxon en 1973). Ce qui est donc effectivement une mainmise sur le marché québécois par une grande pétrolière américaine est adoucie par le maintien en place, pendant quelque temps, des marques et des dirigeants canadiens-français bien connus des automobilistes. Parmi eux figure Charles-Émile Trudeau (1887–1935), fondateur des stations-service A.O.A. (Automobile Owners’ Association), copropriétaire de la légendaire équipe de baseball les Royaux de Montréal et du parc d’amusement Belmont, père et grand-père de premiers ministres. Parmi ses collègues entrés dans le giron de Champlain on compte également la famille Hotte – Romuald (1867–1948), son frère Oscar, son fils Rosario et ses neveux Henri et Paul. Avant de passer sous la bannière Champlain, la station-service de l’intersection Clark et Saint-Viateur avait été exploitée par Romuald Hotte.

À la fin des années 30, ayant remplacé toutes les anciennes raisons sociales par Champlain, la compagnie procède à la modernisation de ses stations-service. Comme chez les concurrents, les nouvelles stations Champlain sont construites de blocs de béton émaillés, typiques des stations-service du milieu du 20e siècle. Pour se distinguer, Champlain emploie toutefois des éléments rappelant l’architecture domestique canadienne : des toits à deux versants ou à deux croupes, recouverts de tôle à baguettes et ponctués de pignons. Très peu de ces stations existent encore. À part celle de la rue Saint-Viateur, on peut mentionner la station Champlain de la municipalité de Champlain près de Trois-Rivières, citée par la municipalité en 2010 comme immeuble patrimonial.

Avant 1939, la propriété du Mile End avait abrité un ensemble de structures de bois organisées autour d’une cour, orienté vers l’est et portant l’adresse 5554 rue Clark. Fait intéressant à noter, le site n’était pas résidentiel auparavant : Romuald Hotte l’avait repris en 1921 d’un vendeur de charbon et bois de chauffage, usage qui remontait à 1906.

Avec la construction de la nouvelle station-service, son implantation sur son lot est totalement revue. Le nouveau bâtiment fait face à la rue Saint-Viateur et se tient à l’extrémité intérieure du lot, pour laisser un maximum d’espace ouvert et accessible en voiture à partir des deux rues. À ce moment, l’adresse devient le 55 rue Saint-Viateur Ouest. Ce type d’implantation deviendra la norme pour les petites stations-service urbaines.

En 1975, Champlain Oil ferme la station-service vieille de 36 ans, enlève les pompes à essence et cède la propriété à la filiale immobilière de l’Impériale, Devon Estates. L’année suivante, elle est achetée par Giuseppe Nudo, encore propriétaire 43 ans plus tard en 2019. Il loue la propriété à une succession de garagistes comme centre de réparation automobile. Il y stationne aussi un grand bateau de plaisance qui contribue sa propre forme surprenante au paysage formé par la toiture bleue de la station-service sous la coupole de l’église St. Michael’s !


Recherche : Justin Bur et Yves Desjardins
Rédaction : Justin Bur

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