Couvent de la Providence du Mile End


L’édifice adjacent à l’église Saint-Enfant-Jésus, situé au coin nord-est du boulevard Saint-Joseph et de la rue Saint-Dominique, abrite aujourd’hui une résidence pour personnes âgées. Sa longue histoire est intimement reliée à celle des Sœurs de la Providence, un ordre religieux qui s’occupe des personnes âgées, démunies et malades. Et si l’édifice se trouve à cet endroit, c’est largement à cause d’Agathe Perrault-Nowlan (1787-1871), amie intime et cousine de la fondatrice de l’ordre, Émilie Tavernier-Gamelin (1800-1851).

Le 27 août 1868, Agathe Perrault fait un don de 400 £ (1600 $) aux Sœurs de la Providence « pour aider à l’établissement d’une mission au Coteau Saint-Louis [1]». Elle aura pour tâche de « faire la visite des malades et des pauvres et y faire la classe française et anglaise[2] ». La chronique de l’ordre religieux précise que leur bienfaitrice « voulait depuis longtemps avoir des Sœurs au Coteau Saint-Louis ». Si Agathe Perrault tient à voir les Sœurs de la Providence s’établir à cet endroit, c’est pour une double raison : elle soutient l’œuvre de sa cousine Émilie depuis les débuts, et elle est l’héritière d’une famille qui a de profondes racines dans le secteur. Le père d’Agathe, Joseph Perrault, un agriculteur et marchand de bois, et son frère, également nommé Joseph, y ont développé un prospère domaine qui a assuré la fortune familiale[3]. De plus, la population du Mile End est alors en pleine croissance : non seulement des cultivateurs, mais aussi des artisans, nombreux à s’établir le long du chemin Saint-Laurent, et, surtout, les carriers et les journaliers employés dans les carrières de pierre des environs.

Émilie Tavernier-Gamelin en 1843.
Ce tableau est considéré comme le seul portrait authentique de la fondatrice des Soeurs de la Providence. Tiré de : L’Institut de la Providence : histoire des filles de la charité servantes des pauvres dites sœurs de la Providence.

Agathe Perrault-Nowlan, sans date. Photo provenant de : L’Institut de la Providence : histoire des filles de la charité servantes des pauvres dites sœurs de la Providence.

Joseph Perrault père et son épouse, Marie-Anne Tavernier, ont adopté leur nièce, Émilie, devenue orpheline enfant. Agathe, qui a 13 ans de plus, deviendra sa confidente et presque sa troisième mère. Toutes deux deviendront veuves jeunes (Agathe à l’âge de 25 ans et Émilie à 27) et ne se remarieront jamais. Également riches héritières, elles consacreront le reste de leur vie à des œuvres de bienfaisance[4]. Faisant preuve d’une énergie peu commune, et à une époque où les services sociaux dépendent entièrement des initiatives privées et des communautés religieuses, Émilie Tavernier fondera plusieurs refuges pour les femmes âgées, infirmes et malades. Elle s’occupera également des victimes des nombreuses épidémies qui frappent Montréal à cette époque. Sa cousine Agathe l’épaule sans cesse : elle organise des bazars dans sa résidence montréalaise (située à l’intersection des actuelles rues Sainte-Catherine et Saint-Urbain), y héberge les malades lors des épidémies, et est la trésorière de l’association laïque qui gère les refuges. Lorsqu’en 1844, à l’instigation de l’évêque Ignace Bourget, l’association se transforme en ordre religieux, et que sa cousine Émilie en devient la mère supérieure, Agathe Perrault sera l’une des présidentes de l’association de l’Asile de la Providence, un regroupement de femmes laïques qui soutiennent les œuvres des Sœurs de la Providence.

 

Lorsque les religieuses s’installent au Mile End, elles occupent d’abord une ancienne résidence privée, aujourd’hui disparue, située rue Saint-Laurent en face de l’église Saint-Enfant-Jésus. Leur établissement ouvre ses portes le 29 septembre 1868 et accueille 70 enfants. La croissance est rapide : dès 1872, les Sœurs de la Providence planifient de construire un nouvel édifice[5], rue Saint-Dominique, adjacent à l’église du côté sud. En mars 1873, Ignace Bourget demande à Pierre Beaubien, le grand propriétaire terrien du secteur, de faire don du terrain. Mais, parce que celui-ci « présentait quelques difficultés », l’acte de donation ne fut passé qu’en mai 1874. La chronique de l’ordre ne précise pas la nature des difficultés, mais on peut penser que le fait que le terrain était situé sur le site d’une ancienne carrière n’y est pas étranger[6]. Les travaux se terminent en août 1876, à temps pour la rentrée scolaire. Les religieuses prennent alors possession d’un bâtiment de pierre de trois étages, sans compter les combles, recouverts d’une mansarde. Il abrite un hospice pour femmes âgées et une école destinée aux enfants des environs. L’établissement accueille aussi un pensionnat pour jeunes filles. En 1888, l’école accueille 100 élèves de jour et 50 pensionnaires. Ce nombre atteint 900 en 1908[7]. À cause de cette forte augmentation, la commission scolaire confie l’enseignement des jeunes filles aux Sœurs de Sainte-Anne qui viennent d’ouvrir l’Académie du boulevard, située un peu plus à l’est sur le boulevard Saint-Joseph, au coin de la rue de Bullion[8].

Le couvent des Soeurs de la Providence, avant son rehaussement. BAnQ, collection Magella Bureau, avant 1913. P547,S1,SS1,SSS1,D2-21.

L’édifice vers 1920, après l’agrandissement du côté du boulevard Saint-Joseph et le rehaussement. BAnQ, collection Félix Barrière, P748,S1,P2519.

La Providence devient alors une école primaire privée destinée aux garçons, qui reçoit autant des élèves de jour que des pensionnaires. En 1913, l’édifice est exhaussé avec l’ajout d’un étage qui remplace les combles. Entre 1917 et 1921, le futur premier ministre du Québec, Jean Lesage, sera l’un des élèves. Avec le temps, en raison d’un déficit croissant, l’école primaire et le pensionnat pour garçons ferment leurs portes le 20 juin 1974. À ce moment-là, il accueillait 131 élèves de jour et 110 pensionnaires[9]. L’édifice abrite ensuite une résidence pour les religieuses, des bureaux du CLSC Saint-Louis-du-Parc et la troupe de danse Les Sortilèges. En 1977, il est complètement rénové et agrandi du côté du boulevard Saint-Joseph afin d’accueillir une résidence pour personnes âgées. Celle-ci, maintenant connue sous le nom de Providence Saint-Dominique, ouvre ses portes en 1980. Elle fait maintenant partie du réseau des Résidences de la Providence, des maisons de retraite privées appartenant aux Sœurs de la Providence.

 

Recherche et rédaction : Yves Desjardins.

Mémoire du Mile End tient à remercier Marie-Claude Béland, archiviste des Sœurs de la Providence. Son aide précieuse s’est avérée indispensable lors des recherches qui ont conduit à la rédaction de cet article.


Références bibliographiques

  • « Jardin de l’enfance qui change de vocation », Guide Mont-Royal, 22 octobre 1980.
  • ____ . Notes historiques générales, Providence Saint-Enfant-Jésus. Archives des Sœurs de la Providence, M-37.
  • Bourassa, Gustave (abbé). Madame Gamelin et les origines de la Providence. Montréal, s.é., 1892.
  • Marie-Antoinette (mère). L’Institut de la Providence : histoire des filles de la charité servantes des pauvres dites sœurs de la Providence. Montréal, Providence, 1925.

Notes

[1] « Donation par madame A. Perrault… », Actes du notaire Bourbonnière, 27 août 1868. Archives des Sœurs de la Providence, M37.29 (05). Au XIXe siècle, on désignait sous le nom de Coteau Saint-Louis, ou encore Mile End, le vaste territoire rural situé au-delà de l’actuelle avenue du Mont-Royal.

[2]  Chroniques de la Providence Saint-Enfant-Jésus, septembre 1868. M37. Archives des Sœurs de la Providence. À l’avenir Chroniques.

[3] Ces terres, connues à la fin du XIXe siècle sous le nom de « succession Nowlan », correspondaient à une longue bande étroite qui allait, grosso modo, de la rue Durocher du côté ouest, jusqu’à l’avenue Esplanade du côté est, et de l’avenue du Mont-Royal, au sud, jusqu’à l’avenue Beaumont, au nord.

[4] Agathe a épousé le lieutenant Maurice Nowlan, d’origine irlandaise, qui fut tué lors de la guerre de 1812. En plus d’avoir hérité de la part de ses parents, Agathe a probablement hérité de son frère Joseph, qui est mort sans enfant. Émilie a épousé Jean-Baptiste Gamelin, un prospère marchand de 27 ans son aîné. Tous leurs enfants sont décédés en bas âge.

[5] Lors de sa création, l’édifice était aussi connu sous le nom de Providence Saint-Joseph du Coteau Saint-Louis.

[6] Chroniques, mars 1873-septembre 1876, M-37.

[7] Jeanne d’Arc Allard, Les Sœurs de la Providence et l’éducation dans l’est du Canada et des États-Unis, s.d., s.l., s.é. Archives des Sœurs de la Providence.

[8] L’édifice abrite aujourd’hui des bureaux administratifs du réseau de la santé québécois.

[9] Jeanne d’Arc Allard, ouvrage cité.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *