Pianos Pratte (manufacture)


Whisky Café / Cité-Amérique, 2016 [Justin Bur]

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Au tournant du XXe siècle, la facture de pianos est une industrie florissante au Canada. Le Mile End a eu trois manufactures de pianos : les pianos Georges Ducharme (1891–98), les pianos Pratte (1910–23) et The Craig Piano Company (1904–30). La compagnie de pianos Pratte est la plus prestigieuse de ces manufactures. Elle s’installe à l’angle de la rue Bernard et du boulevard Saint-Laurent en 1910 et y restera jusqu’en 1923. Pratte est le premier facteur de pianos à concevoir un piano à queue au Québec et le premier à fabriquer un piano mécanique au Canada. Les innovations techniques apportées au piano droit par Antonio Pratte font du piano Pratte un très sérieux compétiteur des instruments produits par les facteurs anglophones.


En 1910, la compagnie de pianos Pratte fait construire une toute nouvelle manufacture à l’angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue Bernard. Au moment de son installation dans le Mile End, la maison Pratte est déjà reconnue comme un des plus importants facteurs de pianos canadiens.

L’histoire des pianos Pratte commence en 1886 : Louis-Étienne-Napoléon Pratte ouvre une boutique de pianos rue Notre-Dame, tout près de la place d’Armes. L.-E.-N. Pratte y vend les meilleurs pianos canadiens, américains et européens. Jusqu’à une centaine de pianos et orgues y sont exposés. Aux étages supérieurs, on trouve un atelier de réparation de pianos.

Louis-Étienne-Napoléon Pratte a de grandes ambitions : il veut fabriquer des pianos capables de soutenir le climat canadien. Il reproche aux facteurs canadiens de produire des copies de pianos américains inadaptés aux rigueurs du climat canadien. En 1889, il lance le piano Pratte et fonde officiellement la compagnie de pianos Pratte en 1895. La compagnie est en réalité l’œuvre de trois frères : Louis-Étienne-Napoléon se charge du markéting, Antonio de la fabrication et Évariste des ventes.

Un des membres fondateurs de la Chambre de commerce, Louis-Étienne-Napoléon est un habile homme d’affaires. Ainsi, entre 1896 et 1899, il publie une revue d’éducation et d’actualités musicales, L’Art musical, dont la mission est de « Propager les saines notions de l’art musical [et] relever le niveau du goût, défendre les intérêts de l’art ». L’Art musical permet à la maison Pratte de faire la promotion des instruments qu’elle vend (neufs et d’occasion) et de ses propres pianos. Ce n’est pas la première publication musicale de L.É.N. Pratte. De 1881 à 1882, Pratte avait publié le Boucher and Pratte’s Musical Journal, en collaboration avec Adélard J. Boucher, vendeur de partitions musicales.

Le véritable concepteur du piano Pratte est Antonio Pratte. Ce musicien est passionné de mécanique. Il a étudié l’art de la fabrication de pianos à Bowmanville (Ontario) à la Dominion Organ Company, alors la seconde fabrique de pianos et d’orgues au Canada après Bell, et à New York. Le 24 décembre 1889, le piano Pratte est terminé. Il est le résultat de huit années de développement minutieux. À la recherche du son le plus juste, Antonio accumule les dépôts de brevets tant au Canada qu’à l’étranger pour les améliorations qu’il apporte au piano droit. C’est avec une rigueur mathématique qu’il s’attelle à définir chaque partie du piano. Il va jusqu’à inventer ses propres instruments de mesure pour régler chacune des pièces. Le piano Pratte remporte un succès immédiat auprès des artistes, de la presse et du public. La maison se vante d’être le choix de nombreux artistes canadiens et internationaux. Dominique Ducharme, organiste du Gesu et professeur de piano bien connu à Montréal, fait ainsi l’éloge du piano Pratte dont il vient de faire l’acquisition : « un petit bijou aussi remarquable par la puissance, l’ampleur et la beauté du son que par les qualités de ses vibrations douces et veloutées ». En 1900, le piano Pratte remporte un Grand prix à l’Exposition universelle de Paris.

Toute sa vie, Antonio cherchera à pousser plus loin la fabrication de pianos au Québec et à se tenir au plus près des changements technologiques. Ainsi, la Pratte est le premier facteur de pianos à fabriquer des pianos mécaniques au Canada, faisant ainsi concurrence à l’américain Æolian. Elle est aussi la première à proposer un piano à queue au Québec. Antonio travaille sur ce projet depuis 1896. Le piano à queue Pratte fait ses débuts en 1912 lors d’un concert donné au Ritz-Carlton par la pianiste québécoise Victoria Cartier, reconnue alors pour la qualité de son enseignement musical à Montréal. Cette inauguration est un triomphe. Antonio invente également un nouveau type d’harmonium pour les églises : un harmonium doté d’un clavier à transpositeur. À partir de 1918, la maison Pratte commercialise également un phonographe, le Prattephone.

Après avoir quitté la rue Notre-Dame et occupé une adresse rue Saint-Timothée, en 1910, la maison Pratte ouvre une toute nouvelle manufacture à l’angle nord-ouest du boulevard Saint-Laurent et de l’avenue Bernard. Elle y restera jusqu’en 1923. Les bureaux et la salle de montre sont situés au rez-de-chaussée, et les ateliers de fabrication et de réparation aux étages supérieurs. Son système de ventilation et sa large fenestration font de cette manufacture un édifice présentant des conditions de travail modernes. À la mort de Louis-Étienne-Napoléon en 1911 (Évariste décèdera d’une hémorragie cérébrale en 1913), Antonio, qui s’est jusque-là tenu dans l’ombre de son frère, reprend les rênes de la compagnie. En 1926, la maison Pratte fusionne avec le facteur de pianos J. Donat Langelier, qui lui-même s’associe en 1963 avec N. G. Valiquette, pour devenir Langelier-Valiquette Limitée.


Voir aussi

Édifice Bovril
Édifice Peck
United Dairy
Stuart Company

 

[Recherche et rédaction : Christine Richard]