Église St. Michael the Archangel


L'église St. Michael vers 1934-35. Musée McCord, VIEW-25605

L’église St. Michael vers 1934-35. Musée McCord, VIEW-25605

Peu sont ceux qui associent la communauté irlandaise montréalaise au Mile End. Pourtant, le quartier lui doit un de ses plus imposants symboles. L’église St. Michael the Archangel (Saint-Michel-Archange), construite en 1914-1915 et devenue église St. Michael’s and St. Anthony’s en 1969, est une des plus singulières églises de Montréal. Son architecture néo-byzantine, sa tour évoquant un minaret ou une tour irlandaise, ses mystérieux vitraux floraux, ses fresques peintes par le célèbre décorateur d’église Guido Nincheri et ses saints irlandais, polonais et italien en font un édifice foisonnant des histoires d’un quartier tissé de la superposition et cohabitation des cultures.


Bien que les passants identifient souvent hâtivement l’église St. Michael’s and St. Anthony’s à une église orthodoxe, voire même une mosquée, un observateur attentif peut deviner la nature de l’édifice et l’origine de la communauté qui l’a construit. Dans le détail de sa décoration extérieure et intérieure, de nombreux trèfles ornent l’église. Le trèfle est le symbole de l’Irlande. Pourtant, on associe peu la communauté catholique irlandaise au Mile End. Lorsqu’on pense à la communauté irlandaise, ce sont les quartiers de Griffintown et de Pointe-Saint-Charles qui viennent à l’esprit. La présence irlandaise dans le Mile End a presque été oubliée. La Luke Callaghan Memorial School, aujourd’hui CPE et école de taxi, au 5611 rue Clark, constitue une autre trace laissée par cette communauté dans le quartier. École construite pour la communauté irlandaise, après s’être appelée Saint-Michael’s school, on la connait aujourd’hui sous le nom du prêtre à qui l’on doit la construction de l’église.

C’est en cheminant un peu plus au nord, près du marché Jean-Talon, que l’on trouve un rappel des débuts de la migration de la communauté irlandaise des bords du fleuve vers le nord. La rue Shamrock doit son nom au club irlandais de crosse des Shamrocks (en anglais, shamrock désigne le trèfle irlandais), qui, en 1892 avait quitté Griffintown pour venir s’installer à l’emplacement de l’actuel marché Jean-Talon, sur le territoire alors rural de Saint-Louis du Mile End. Ce déménagement du club en plein champ, loin du lieu de résidence de la communauté irlandaise, s’était imposé en raison des tensions croissantes entre les notables de Griffintown et les partisans des Shamrocks issus des couches populaires. Les beuveries et bagarres qui suivaient les fins de matchs faisaient régulièrement la une des journaux. Ce déménagement coïncide avec le début de l’urbanisation de Saint-Louis du Mile End. À partir de 1894, une ligne de tramway reliera le terrain du club au centre-ville de Montréal.

Le village de Saint-Louis du Mile End, devenu Ville Saint-Louis en 1895 (elle sera annexée à Montréal en 1910), se transforme rapidement en banlieue urbaine. Il s’agit en fait d’une banlieue à deux visages : à l’ouest du boulevard Saint-Laurent, un quartier cossu et, à l’est, un quartier ouvrier et manufacturier. Mais même pour les ouvriers, déménager vers ce qu’on appelait alors The North End est un signe d’ascension sociale. Il nous manque aujourd’hui des éléments pour expliquer l’installation d’une importante communauté irlandaise dans le Mile End. Les Irlandais étaient-ils suffisamment nombreux sur le territoire de ville Saint-Louis pour qu’une paroisse soit créée ou bien la paroisse a-t-elle été créée en vue d’inciter le déménagement d’une partie de la communauté dans des habitations neuves et plus salubres ? Les deux hypothèses ont été émises. Nous savons qu’en 1902, une nouvelle paroisse catholique romaine irlandaise est fondée : la paroisse Saint-Michael’s. Jusque-là le territoire de ville Saint-Louis ne comportait qu’une paroisse catholique, celle de Saint-Enfant-Jésus du Mile End.

Les offices ont d’abord lieu dans une salle au-dessus d’une caserne de pompiers au coin nord-ouest de la rue Saint-Denis et de l’avenue Laurier, dans l’édifice qui avait servi de maison municipale au village voisin de Côte-Saint-Louis avant son annexion à Montréal en 1893. Une première église est construite à l’intersection des rues Boucher et Drolet en 1904 ainsi qu’une école en 1907. Tous ces édifices ont aujourd’hui disparu, bien que le presbytère, au 5294 rue Saint-Denis, soit toujours là.

Cet emplacement s’avère peu pratique pour les Irlandais qui, signe d’ascension sociale, s’installent de plus en plus nombreux dans l’Annexe, c’est-à-dire l’ouest de ville Saint-Louis, et à Outremont. Par ailleurs, rapidement les paroissiens se trouvent à l’étroit dans cette petite église. Sous l’impulsion du nouveau curé, l’énergique père Luke Callaghan, on décide de construire une église plus vaste sur un terrain resté vacant à l’angle des rues Saint-Urbain et Saint-Viateur. La paroisse prospère entre les deux guerres. Dans les années 1920, elle est considérée comme la plus importante paroisse catholique de langue anglaise au Québec. À partir des années 1960, comme de nombreuses autres communautés du Mile End, la communauté irlandaise quitte le secteur pour les nouvelles banlieues. La paroisse Saint-Michael’s décline. Aussi à partir de 1964, elle partage l’église avec la mission polonaise Saint-Antoine-de-Padoue et devient en 1969 la Communauté catholique de St. Michael’s and St. Anthony’s. Aujourd’hui, les messes sont données en anglais et en polonais.

Que Saint-Michel-Archange soit devenue un symbole du Mile End n’est pas un hasard. Cette église est, en effet, remarquable par son ingénierie, son style architectural et sa décoration intérieure.

Son architecte Aristide Beaugrand-Champagne (1876–1950), à qui l’on doit le Grand chalet de la Montagne, fait le choix du béton armé en raison du potentiel architectural présenté par cette nouvelle technologie. Ce matériau permet de construire des structures autoportantes, ce qui libère les espaces intérieurs et les façades pour un grand fenestrage. Saint-Michel-Archange est la première église construite en béton armé au Canada. Elle est érigée au moment où s’impose ce nouveau matériau. Beaugrand-Champagne fait appel à l’ingénieur Charles Michael Morssen, pionnier du béton armé à Montréal et au Canada.

Saint-Michel-Archange constitue une véritable prouesse d’ingénierie. Son dôme de 74 pieds de diamètre n’est soutenu par aucun pilier. La coupole culmine à 110 pieds par rapport au niveau du sol de l’auditorium. Son dôme restera le plus grand dôme à Montréal jusqu’à la réalisation de celui de l’Oratoire Saint-Joseph en 1937. Quelques années plus tard, Beaugrand-Champagne relèvera de nouveau le défi en construisant la cathédrale Sainte-Thérèse d’Avila à Amos en Abitibi (1922–1923), qui comme Saint-Michel-Archange est exceptionnelle par son dôme (100 pieds de diamètre). La tour de Saint-Michel-Archange mesure 170 pieds de hauteur. Les murs extérieurs sont en briques et terra cotta. Des travaux de rénovation ont altéré certains éléments architecturaux. Ainsi, alors que la toiture était initialement revêtue d’un fini de béton blanc et orné de grands trèfles verts, elle est aujourd’hui en cuivre. La façade sud a également perdu une imposante inscription : Deo dicatum in honorem St. Michaelis.

Saint-Michel-Archange est unique dans le paysage montréalais en raison de son style architectural. C’est le style néo-byzantin qui a été adopté. Ce choix, au premier abord incongru pour une paroisse irlandaise, s’explique par le retour à la pureté des origines de l’Église promu par le Pape Pie X (1903–1914). Beaugrand-Champagne s’est inspiré du joyau de l’Empire byzantin : la basilique Sainte-Sophie construite à Constantinople (Istanbul) en 537, qui à la prise de la ville par les Ottomans en 1453 deviendra la mosquée Aya Sofya et se verra flanquée ultérieurement de minarets. Tout comme le dôme de Sainte-Sophie, celui de Saint-Michel-Archange défie les lois de l’apesanteur. Saint-Michael-Archange a elle aussi une tour qui ressemble à un minaret. Ou doit-on y voir un rappel des tours rondes irlandaises (cloigthithe) construites au Moyen âge près des églises et des monastères ?

La décoration intérieure n’est pas moins inhabituelle. Les rouges, oranges, jaunes et verts éclatants des larges vitraux floraux (roses d’Irlande et trèfles) contrastent avec les scènes des murs et de la coupole. Ces vitraux constituent un des mystères de l’église. En effet, leur auteur n’a pas été identifié. Selon Kevin Cohalan (membre de la Société d’histoire du Plateau-Mont-Royal à l’origine d’une recherche importante sur les églises du Plateau-Mont-Royal), leur dessin pourrait être de la main de Beaugrand-Champagne lui-même. Cohalan a, en effet, découvert une esquisse des vitraux au dos d’un des dessins de l’architecte pour l’église. La décoration des murs et de la coupole est réalisée entre 1926 et 1927 par le plus célèbre des décorateurs d’église du Québec, Guido Nincheri. Anges et motifs floraux prolifèrent sur les murs. La scène de la coupole, peinte sur toile marouflée, est remarquable : un Saint-Michel triomphant du dragon observe la chute des anges déchus.

Même si les paroissiens irlandais ne fréquentent plus depuis longtemps Saint-Michel, une statue de Saint-Patrick témoigne de l’identité originelle de la paroisse. Avec la fusion de la mission franciscaine polonaise Saint-Antoine de Padoue dans la paroisse, Saint-François d’Assise et Saint Maximilian Kolbe se sont joints au saint patron irlandais. En 1971, l’église accueille un nouveau saint : San Marziale. Il est le saint patron d’un petit village de Calabre, Isca sullo Ionio, dont est originaire une partie de la communauté italienne du Mile End, qui elle n’a pas d’église. Le premier dimanche du mois de juillet, a lieu la fête de la San Marziale : le saint est mené en procession sur la rue Saint-Viateur.

En raison de son histoire, de sa valeur symbolique, de son architecture et sa décoration intérieure, le Conseil du patrimoine religieux du Québec a reconnu à l’église Saint-Michel et Saint-Antoine une valeur patrimoniale exceptionnelle, lui attribuant la cote B sur une échelle de A à F (A pour incontournable et F pour faible).


Indications bibliographiques

Sarah Gilbert, « Cymbales et moulinets », Mémoire du Mile End, 2010

Gilles Lauzon, Pointe-Saint-Charles : l’urbanisation d’un quartier ouvrier de Montréal, 1840-1930, Québec, Les éditions du Septentrion, 2014

Kate McDonnell, « L’église St. Michael : un écho de Sainte-Sophie », Mémoire du Mile End, 2008

Bibliothèque et Archives Canada, L’art de Guido Nincheri, 1999

Claire Poitras, « Sûreté, salubrité et monolithisme : l’introduction du béton armé à Montréal, de 1905 à 1922 », dans Urban History Review/Revue d’histoire urbaine, vol. 25, n° 1, 1996, p. 19-35

Sherry Simon, « Hybridity revisited: St. Michael’s of Mile End », dans International Journal of Canadian Studies/Revue internationale d’études canadiennes, no 27, Printemps 2003, p. 107-119

Sherry Simon, L’hybridité culturelle, Montréal, L’Île de la tortue, 1999

Société d’histoire du Plateau Mont-Royal, « Depuis un demi-siècle : le festival San Marziale », Bulletin, vol. 13, no 3, automne 2018, p. 28


Voir aussi

Église Saint-Georges
Église de l’Ascension
Église Saint-Enfant-Jésus du Mile End

 

[Rédaction : Christine Richard]