Église de l’Ascension


Église de l'Ascension, 1911 [Archives du Diocèse anglican de Montréal]

Église de l’Ascension, 1911 [Archives du Diocèse anglican de Montréal]

Sous des dehors modestes, la petite église anglicane de l’Ascension, construite en 1904-1905 et reconvertie en bibliothèque en 1993 grâce à une mobilisation citoyenne, est un des édifices les plus importants sur le plan symbolique du quartier Mile End. Son histoire incarne, en effet, la diversité et la vitalité de la vie communautaire du quartier et l’engagement de ses citoyens à préserver son patrimoine.

Alors que se pose la question du devenir de centaines d’églises au Québec, dont l’entretien ne peut plus être assumé par des paroisses désertées, le succès de la reconversion de l’église de l’Ascension et le maintien de sa vocation communautaire sont une véritable source d’inspiration pour d’autres projets de reconversion.


En 1904–1905, la communauté anglicane de Ville Saint-Louis et d’Outremont fait ériger une nouvelle église sur l’avenue du Parc. L’avenue est encore en développement. De nombreux lots vacants entourent le terrain de l’église. La conception de l’église est confiée à Howard Colton Stone, architecte d’origine américaine à qui on doit des édifices emblématiques du Vieux-Montréal, dont l’édifice de la Bank of Ottawa (édifice Métropole, 4 rue Notre-Dame Est), considéré comme le premier véritable gratte-ciel montréalais.

Ce qui est aujourd’hui le quartier Mile End est, à l’époque, caractérisé par une grande diversité religieuse. L’anglicanisme est fondé par le roi d’Angleterre Henri VIII au 16e siècle. Les Églises anglicanes sont catholiques en ce qu’elles s’inscrivent comme le catholicisme romain dans la tradition apostolique, même si elles s’en distinguent par leur rupture avec l’autorité papale. Elles sont aussi réformées en raison de l’adoption de certains principes de la Réforme protestante.

L’anglicanisme s’est développé dans ce que sont aujourd’hui Outremont et le Mile End à partir de la fin du 19e siècle. En 1898, la Montreal Annex Mission (du nom porté alors par la partie ouest de l’actuel Mile End) et l’Outremont Mission fusionnent pour créer l’Ascension Mission, dont la première église est construite sur l’avenue d’Outremont. Alors que le nombre de paroissiens augmente, cette mission devient en 1904 la nouvelle paroisse de l’Ascension. La paroisse se dote d’une église aux dimensions modestes, dans le style néogothique, qui caractérise les églises anglicanes construites à la même époque. La petite Church of the Ascension peut accueillir jusqu’à 350 fidèles. En 1910–1911, elle est agrandie afin de pouvoir servir une communauté en pleine expansion. On lui ajoute alors les portiques latéraux ornés de créneaux donnant sur l’avenue du Parc et son aile latérale. Sa capacité d’accueil est ainsi doublée.

La communauté connaît une période de grande expansion dans les années 1920 pour ensuite se stabiliser. Après la fusion de la paroisse de l’Ascension avec d’autres paroisses anglicanes, en raison de difficultés financières et de la baisse du nombre de fidèles – phénomène dont souffrent plusieurs paroisses du quartier dans un contexte général de laïcisation du Québec –, l’église de l’Ascension devient un bâtiment excédentaire. En 1988, elle est mise en vente.

Le Comité des citoyens du Mile End, créé en 1982, soucieux de la préservation de ce patrimoine et du maintien de la vocation communautaire de l’édifice, contacte la Ville de Montréal afin de proposer la relocalisation de la bibliothèque du quartier dans le bâtiment. La bibliothèque du Mile End, qui porte alors le nom de Bibliothèque multi-ethnique du Mile End, est hébergée depuis 1982 à quelques pas de là, au rez-de-chaussée du 5253 avenue du Parc, et s’y trouve à l’étroit. La proposition du Comité des citoyens apparaît pertinente à toutes les parties prenantes : le diocèse, la Ville de Montréal, la bibliothèque et les résidents du quartier. Et c’est ainsi qu’en 1992, la Ville de Montréal procède à l’acquisition de l’église de l’Ascension.

Une nouvelle aventure commence pour l’édifice, celle de son recyclage en bibliothèque. La Ville confie le projet à Albert Paquette, architecte à la Division d’architecture du Service des travaux publics de la Ville de Montréal, à qui l’on doit entre autres l’Insectarium. Elle demande au Service de gestion immobilière de préparer le programme technique et d’élaborer une première ébauche d’intention. Afin d’obtenir la superficie requise pour héberger la bibliothèque, le Service de gestion immobilière propose de remplir la nef d’un deuxième étage. Cet étage supplémentaire aurait été déposé sur une série de colonnes centrales pour éviter de toucher aux murs extérieurs. Albert Paquette refuse immédiatement cette idée dont l’exécution aurait considérablement altéré l’intégrité de l’édifice. Il souhaite, en effet, préserver le volume de la nef ainsi que la très belle charpente en bois apparente de l’édifice. Il propose donc d’agrandir le bâtiment le long de la ruelle, au nord et au sud du chœur. Son concept reçoit l’approbation des représentants de la bibliothèque et de la Ville.

Les murs du chœur et la sacristie sont démolis et de nouveau murs de fondation sont coulés afin de supporter le poids des rayonnages. Les vitraux, en bon état, sont restaurés par Studio du Verre. L’agrandissement, quant à lui, répond remarquablement aux recommandations de la Charte de Venise (mai 1964), qui définit un cadre de référence international pour la préservation et la restauration d’objets et de bâtiments anciens. En effet, cet agrandissement est un geste architectural à la fois résolument de son époque et s’intégrant harmonieusement au bâtiment d’origine. La présence de la longue baie vitrée marque clairement la distinction entre le bâtiment d’origine et son ajout, mais crée aussi un lien harmonieux entre les deux volumes. Depuis ces travaux, l’aménagement des espaces n’a pas été modifié, tant au niveau des espaces administratifs que de l’emplacement des rayonnages. Aucune trace de vandalisme ou de graffitis sur l’immeuble et ses environs ne sont à noter, ce qui constitue la preuve de l’acceptabilité sociale de ce remarquable projet de reconversion.

Le 12 mars 2015, la bibliothèque du Mile End est renommée bibliothèque Mordecai-Richler, du nom du célèbre écrivain juif (1931-2001) qui a grandi rue Saint-Urbain (L’Apprentissage de Duddy KravitzLe cavalier de Saint-Urbain; Le monde de Barney). Qu’une ancienne église anglicane, reconvertie en bibliothèque de quartier sous l’impulsion d’une mobilisation citoyenne, soit rebaptisée du nom d’un auteur juif résume bien l’esprit du Mile End.

Et qu’est-il advenu de la communauté anglicane? Elle est encore bien active dans le quartier avec la Mission Mile End, située au 99 rue Bernard Ouest. Depuis 1991, cet organisme de charité, en partie soutenu financièrement par les intérêts générés de la vente de l’église de l’Ascension, fournit de l’aide aux résidents les plus démunis (banque alimentaire, vêtements). La pauvreté est, en effet encore une réalité sociale du Mile End, bien qu’elle passe parfois inaperçue en raison du phénomène de gentrification.


Indications bibliographiques

Fiche Église anglicane de l’Ascension de l’Inventaire des propriétés municipales d’intérêt patrimonial de la Ville de Montréal

Comité des citoyens du Mile End

Yves Desjardins, Les sœurs McNulty et le Mile End, Mémoire du Mile End, 27 janvier 2016

Mission Mile End

E. Reisner, The Measure of Faith. Annals of the Diocese of Montreal 1760-2000, Toronto, Anglican Book Center Publishing, 2002


Voir aussi

Église Saint-Georges

 

[Recherche et rédaction : Nathalie Tremblay et Christine Richard]