Librairie de quartier


À la fin du mois de février 2021, Stephen Welch a annoncé la fermeture de sa librairie en raison de la forte hausse de loyer infligée par son propriétaire, le groupe Shiller Lavy. La nouvelle, qui a été reçue avec stupeur par de nombreux résidents et résidentes du Mile End, a obtenu un fort impact médiatique, comme en témoigne cet article du journal Le Devoir. En 2010, dans le cadre de son blogue « Mile Endings », Sarah Gilbert décrivait bien toute l’importance de cette institution. (Photos : Sarah Gilbert. Traduction : Hélène Faribault.) 

S.W. Welch est l’oracle de la rue Saint-Viateur.

Derrière le comptoir où s’empilent les livres, il fait des déclarations : « Rebus reviendra, je peux vous le dire dès maintenant », dit-il en parlant du détective retraité de l’auteur Ian Rankin. Il affirme aussi : « Harry Potter reviendra ».

Connaîtrait-il quelque chose que nous ignorons?

La réponse est oui.

Stephen Welch, 2010.

Il garde une boule de cristal lumineuse sur le dessus du comptoir, mails il n’en a pas besoin pour faire ses prédictions.

Un jour de semaine, il y a peu de temps, le téléphone ne cessait de sonner et les personnes au bout du fil le poussaient à leur fournir des évaluations instantanées. « Ça me surprendrait que ce livre ait une quelconque valeur », dit-il à quelqu’un.

« Ça me tue que je dise à quelqu’un que son livre ne vaut rien et qu’il ne veut pas écouter. Je ne suis pas le dieu de la vente de livres, mais mon opinion est celle de quelqu’un qui s’intéresse aux livres depuis et qui a une assez bonne idée de la valeur des livres. C’est un instinct basé sur des années d’expérience. Par la suite, ils me demanderont : « Y a-t-il quelqu’un d’autre que je pourrais appeler? » S.W Welch secoue la tête en se moquant d’eux.

« Je possède un certain degré d’arrogance et d’ego », ajoute-t-il en souriant.

« Le problème courant en étant un libraire de livres usagés ou anciens, c’est que les livres des gens sont empreints d’amour et d’intérêt personnel. Supposons que vous avez beaucoup de livres, mais que malheureusement, vous êtes décédé. Votre fille m’appelle pour que je jette un coup d’œil aux livres en pensant ‟Ce livre était sur la table de chevet de ma mère durant des années. Elle l’adorait, elle l’a même apporté en Égypte.” C’est alors que S.W. fait son entrée et déclare : ‟Je ne paie pas pour les sentiments.” »

Stephen Wesley Welch parle souvent de lui à la troisième personne, pour mettre une distance entre lui et son évaluation. Ses six pieds six pouces et ses 340 livres en font une présence imposante et sérieuse. « Jeune, je pesais 165 livres. Je suis rendu gras », dit-il en haussant les épaules et en jetant le blâme sur sa vie sédentaire. « Dès que j’ai commencé à prendre du poids, les gens me respectaient davantage. »

Un client qui regardait autour a demandé à voir quelques livres d’art qui se trouvaient dans la vitrine. (Une autre déclaration de S.W. : « Les libraires vivent grâce à leur vitrine. »)

Photo : Sarah Gilbert.

« Nous avons beaucoup aimé notre repas hier soir, Leo », lui dit S.W. en récupérant les livres. « La prochaine fois, ne met pas autant d’huile sur la pieuvre. » Le libraire et Leo le restaurateur échangent de la marchandise contre des services, des livres contre des repas. « Tu sais comment devenir millionnaire en étant libraire ? rigole Leo. Commence avec deux millions. » S.W réplique : « Vous voulez faire rouler une petite librairie ? Commencez avec une grosse. »

C’est ce qu’il a fait. La vieille boutique S.W. Welch sur la Main était plus large et plus profonde, avec plus d’espace pour les livres. Mais l’espace du Mile End semble plus chaleureux. Trois ans après son déménagement, on dirait que Welch y a toujours vécu, accompagné d’un groupe permanent de fureteurs tranquilles et une ou deux personnes écrasées sur le vieux sofa.

Quelqu’un entre en demandant Le livre de Pi, de Yann Martel. Un étudiant à la recherche de The Magic Mountain, le trouve sur une table. Quelqu’un d’autre s’informe d’un titre d’Asimov et un autre encore de Kitchen Confidential qu’il a vu en vitrine. Les acheteurs paient les livres de poche de Carl Hiaasen et de Saul Bellow et l’édition en couverture rigide de George Steiner. S.W. se lève pour prendre des livres dans un présentoir, se rassoit dans le petit espace derrière le comptoir et se fait un espresso dans la minuscule cafetière à portée de son coude.

Le comptoir est jonché de ses outils de travail : une boîte de chiffons, une tasse remplie de crayons, des couteaux tout usage et une bouteille de colle Elmer.

La porte grinçante laisse entrer son lot de clients réguliers, y compris un homme qui sent l’alcool et qui veut vendre des CD qu’il a probablement trouvés dans les poubelles. S.W. lui en achète 20 en disant : « J’espère que c’est du pur profit pour vous », même s’il ne vend aucun CD dans la boutique.

« Il est rendu à l’étape juste avant d’être sans-abri », dit S.W. qui aime venir en aide aux gens qui vivent en dehors de l’économie traditionnelle, comme les collectionneurs qui ratissent les ventes de débarras et les bazars d’églises pour lui apporter des livres.

Chaque client qui passe la porte a un commentaire sur la nouvelle coupe de cheveux et la barbe de S.W. En homme imposant avec une moustache blanche, il affirme qu’il veut éviter ainsi les comparaisons saisonnières avec le père Noël.

« J’aime rencontrer les gens, mais dans le fond, je suis plutôt gêné », avoue S.W.

Beany Peterson, l’épouse de S.W. depuis 35 ans, confirme cette révélation. « Stephen est gêné au point de…, s’arrête-t-elle à la recherche du mot exact. Il n’ira pas à une fête. Il a horreur des fonctions sociales. »

Elle explique que la seule manière de faire accepter à S.W. de venir à son 50e anniversaire a été de lui faire tenir le rôle de barman. « S’il peut s’asseoir derrière un comptoir en faisant quelque chose et que les gens viennent à lui, il sera heureux. »

Derrière le comptoir du magasin, S.W. remarque : « Je suis dans ma zone de confort ici. Je suis en contrôle. » Dans cette zone, il bavarde amicalement à propos de Beany, un libraire de l’Institut neurologique de Montréal et son partenaire au magasin; il parle de ses fils, Andrew et Patrick, de la maison familiale au Nouveau-Brunswick, de la conserverie de sardine de son grand-père, de ses épiceries et ses restaurants favoris, de sa perte de poids de 80 livres l’an dernier, de ce qu’il fera pour le souper (des moules ce soir, un rôti de porc cuit lentement demain), du yogourt grec sans gras, des photos qu’il a prises récemment, de son appareil photo, et bien sûr de livres.

« Je m’intéresse aux plus petits détails de chaque livre », dit-il en sortant un livre de poche d’une centaine d’années qu’il a acheté récemment, intitulé Kenya: Britain’s Youngest and Most Attractive Colony. « C’est une mine de renseignements intéressants. » Il maîtrise certains trucs du métier.

« J’avoue qu’il y a beaucoup de bluff. Lorsqu’il s’agit d’acheter des livres, la première chose est de ne montrer aucun intérêt. Les livres ne sont que des gadgets que vous vendez à des acheteurs de gadgets. »

Au magasin, un client sort Dorothy Parker, e.e. cummings et Langston Hughes d’un sac à dos. « Douze dollars pour ceux-là », c’est le verdict qui vient de derrière le comptoir.

Les étagères sont pleines, il y a des chariots remplis de livres et des boîtes sur le sol, mais la marchandise n’arrête pas d’arriver. « Je ne me plains pas, dit S.W. Je dépenserais jusqu’à mes derniers sous sur des livres. »