Lorsque le cirque envahissait le Mile End


À la fin du XIXe siècle, le village de Saint-Louis-du-Mile-End, devenu Ville de Saint-Louis en 1895, est en croissance rapide. L’arrivée du tramway électrique à Montréal en 1892 contribue à la création de banlieues plus éloignées du centre-ville : les duplex et les triplex se multiplient sur les anciennes fermes découpées en « lots à bâtir ». Pourtant, tout un secteur situé à proximité de la ville, immédiatement au nord du parc Jeanne-Mance, échappe encore à ce développement. Ces vastes terrains n’en attirent pas moins d’énormes foules à intervalles réguliers.

En 1941, la journaliste Michelle Le Normand fait paraître La maison aux phlox, un recueil de nouvelles sur ses souvenirs d’enfance. Elle s’y remémore notamment une parade d’éléphants qui l’avait sortir dans la rue au petit matin :

     À quatre heures du matin, ils descendent la rue Saint-Urbain, depuis la gare du Mile End, jusqu’au terrain de l’Exposition, boulevard Saint-Joseph. […] Ils descendent la rue sous le ciel embrumé, entre les petites maisons grises, ou rouges, ou jaunes, et les terrains vagues. […] Les éléphants défilaient. Nous n’étions pas seuls à les suivre. Mais je revois tout cela comme un film silencieux et impressionnant, à cause de la nuit encore vivante. Il me semble qu’ils étaient aussi cent, parce que mes yeux d’enfants voyaient grand ; en réalité, je ne sais plus.

[…] De la rue Saint-Viateur à la rue Saint-Louis [Laurier], nous les suivîmes, passant en étrangers devant nos propres fenêtres. Le chemin me parut long, quoique je sache aujourd’hui qu’il est court. Les maisons étaient alors très espacées, et tous ces champs de cenelliers et d’orties paraissaient immenses et mystérieux, encore remplis des spectres de la nuit. Je les revois […], étendues semi-vertes, et semi-lunaires, terre bossuée où rouillaient des ferrailles[1].

Michelle Le Normand ne précise pas l’année où se déroula cette étrange procession, mais c’était certainement entre 1899 et 1907, période où des cirques ambulants venaient chaque année s’installer au Mile End. On est alors à l’âge d’or des cirques : leurs énormes caravanes parcourent l’Amérique et attirent les foules. La partie sud-ouest du Mile End, soit le quadrilatère compris entre l’avenue du Parc, la rue Saint-Urbain, l’avenue du Mont-Royal et le boulevard Saint-Joseph, que les journaux du temps nomment « les anciens terrains de l’Exposition », sont l’un des endroits les plus propices pour les accueillir. Car ce vaste espace était, de 1870 à 1897, le site de l’Exposition provinciale agricole et industrielle, ce qui explique qu’il s’est urbanisé plus tard que le reste du quartier. Mais le 30 juillet 1896, un incendie détruisit tous les bâtiments. Une ultime édition, tenue dans des installations temporaires, eut lieu l’année suivante, mais la compagnie responsable de l’Exposition, qui peinait déjà à faire ses frais, fut ensuite liquidée.

Montréal traverse alors une des plus fortes périodes de croissance de son histoire : la demande de logements est grande et les promoteurs sont donc nombreux à convoiter ces terrains devenus vacants. Dès 1897, le conseil municipal de la Ville de Saint-Louis y planifie un nouveau quartier résidentiel haut de gamme, dont le couronnement sera le boulevard Saint-Joseph à la limite nord des terrains. Mais ceux-ci appartiennent au gouvernement provincial et ont été loués à une compagnie privée : les négociations seront donc longues et complexes. Les cirques profitent de cet intermède en utilisant les terrains de l’Exposition lorsqu’ils viennent à Montréal. Entre 1899 et 1907, trois compagnies, Forepaugh & Sells Brothers, Ringling Bros et Barnum & Bailey y présenteront leurs spectacles aux Montréalais[2].

Le 13 juillet 1905, le journal La Presse annonce l’arrivée du crique des frères Ringling à la gare du Mile End.

La formule employée pour attirer les foules est bien connue : la « grande parade du cirque », à Montréal généralement le long du boulevard Saint-Laurent, sert à claironner l’arrivée en ville ; la troupe reste environ deux jours et offre jusqu’à trois représentations par jour, en matinée et en soirée ; et une foule d’attractions diverses, où l’on tente d’extraire le plus d’argent possible aux badauds, entoure le grand chapiteau. En 1903, le journal La Presse estime que 100 000 personnes ont assisté aux cinq représentations du cirque Ringling, puisque les 20 000 sièges de l’enceinte principale étaient tous occupés[3]. Et c’est sans compter les milliers de curieux qui se contentent de déambuler à l’extérieur.

En 1903, La Presse écrit que le cirque des frères Ringling a attiré 100 000 spectateurs au Mile End.

La Presse, 6 juin 1903.

Pour attirer de telles foules, les attractions habituelles – acrobates, clowns, animaux dressés – ne suffisent pas : les cirques rivalisent entre eux pour offrir des spectacles qui se veulent toujours plus grandioses. Cette année-là, 1903, les frères Ringling offrent une reconstitution de la « Délivrance de Jérusalem enlevée aux Sarrasins par les croisés. » On promet 1 200 figurants, 300 danseuses, 200 choristes et 2 000 riches costumes. En 1906, Barnum & Bailey fait plutôt la promotion du « plongeon de la mort, […] la sensation la plus émotionnante, la plus éclatante et la plus vibrante » : la jeune mademoiselle Elizabeth Butler se lance dans le vide au volant d’une automobile sans dessus dessous. On annonce aussi la présentation de scènes de la guerre russo-japonaise, qui vient de se terminer, « avec des centaines de soldats et de personnages mythologiques. » L’année suivante, 1907, le cirque Forepaugh présente non seulement sa propre version du saut périlleux en voiture, mettant en vedette mademoiselle Laronge, mais annonce aussi un spectacle à grand déploiement, « La lutte contre les flammes ». Il s’agit de « la reproduction fidèle des événements dramatiques qui se produisent lorsqu’une ville est la proie d’un incendie ». Mille figurants sont utilisés, incluant deux compagnies de pompiers. Ces derniers, promet-on, vont projeter d’abondantes quantités d’eau pour éteindre le feu, et faire des sauvetages dramatiques de femmes et d’enfants pris au piège, dont certains se lanceront dans le vide depuis les toits de l’édifice en flamme.

« La délivrance de Jérusalem », le spectacle à grand déploiement du crique des frères Ringling. La Presse, 23 mai 1903.

En 1906, « Le plongeon de la mort » est le spectacle vedette du cirque Barnum & Bailey.

En 1907, le crique d’Adam Forepaugh et des frères Sells met en vedette « La lutte contre les flammes », avec 1000 figurants. La Presse, 29 juin 1907.

Même s’ils sont fort populaires, de tels spectacles ne font pas l’unanimité. Les journaux écrivent qu’ils attirent dans les environs des personnages mal famés et que les voleurs à la tire y sévissent. Le journal catholique La vérité demande aux autorités de se pencher sur ces attractions qui reposent sur « l’excitation des appétits blasés par le spectacle de la mort possible[4] ». De son côté, La Presse souligne que si Barnum & Bailey fait des affaires d’or, les autorités gouvernementales en tirent bien peu de revenus : le quotidien calcule que le cirque a fait des recettes de 40 000 $ pendant son séjour de 1906 à Montréal, mais n’a versé que 2 000 $ pour la location des terrains[5]. Quoi qu’il en soit, après 1907, les cirques ambulants devront se trouver à Montréal d’autres sites que ceux du Mile End. Le 24 août cette année-là, La Presse annonce que « tout le terrain de l’ancienne exposition de Montréal […] est maintenant subdivisé en lots à bâtir, déjà près du quart est vendu et de magnifiques résidences sont en voie de construction.[6] » Le journal prédit que d’ici deux ans, il ne restera plus un seul lot vacant non-bâti. La prédiction se réalisera, puisque vers 1910 les champs situés au sud du boulevard Saint-Joseph, auront fait place aux rues Esplanade, Jeanne-Mance et Villeneuve, qui revêtissent dès lors l’allure qu’elles ont encore aujourd’hui.

Affiche publicitaire du cirque Barnum & Bailey en 1899. Wikimedia commons.

Recherche et rédaction : Yves Desjardins


[1] Michelle Le Normand, La maison aux phlox, s.l., s.é., 1941, p. 84-86. Michelle Le Normand était le pseudonyme de Marie-Antoinette Tardif. Elle fut notamment la responsable des pages féminines du Devoir.

[2] Les frères Ringling contrôlaient en partie le cirque d’Adam Forepaugh et des frères Sells, qui continuait cependant à opérer comme une entité distincte pendant cette période. Même si les cirques Ringling et Barnum & Bailey étaient de féroces compétiteurs, ils concluaient des ententes de partage de territoire, évitant ainsi généralement de se retrouver dans la même ville la même année. Ringling Bros a racheté Barnum & Bailey en 1907.

[3] « L’histoire toujours se répète : ce qu’est un cirque de nous jours », La Presse, 6 juin 1906.

[4] « Le plongeon de la mort », La vérité, 28 juillet 1906.

[5] « Le cirque et la ville », La Presse, 3 août 1906.

[6] « Terrains de l’Exposition », La Presse, 24 août 1907.