Un hôpital civique à la Ferme Fletcher


Tout au long du XIXe siècle, Montréal craint les épidémies. Choléra, typhus et variole se succèdent causant des milliers de victimes. La profession médicale comprend encore mal l’origine microbienne de ces épidémies et la vaccination n’en est qu’à ses débuts. La croyance dominante alors, c’est que ce sont les miasmes – des gaz provenant des matières organiques en décomposition – qui causent les épidémies en empoisonnant l’air environnant. Les médecins s’entendent cependant sur la nécessité d’isoler les malades afin de limiter la contagion. Le flanc est du mont Royal est initialement l’un des sites choisis à cette fin. Une villa («Mount Tranquil») y est convertie en hôpital après l’épidémie de variole de 1875 et on réquisitionne les bâtiments de l’Exposition provinciale lors d’une nouvelle épidémie en 1885.

Dans la foulée des progrès de la bactériologie, les autorités sanitaires veulent construire, au début du XXe siècle, un hôpital moderne destiné aux victimes des maladies contagieuses. Il doit être aménagé avenue Mont-Royal, dans la portion nord de l’actuel parc Jeanne-Mance. Or, avec la progression de l’urbanisation, un tel emplacement devient de plus en plus controversé, d’autant plus que la théorie des miasmes a la peau dure. De plus, les tensions linguistiques et religieuses qui divisent les Montréalais, viennent mettre de l’huile sur le feu.


En 1886, après la grave épidémie de l’année précédente, Montréal construit un établissement permanent, dit « civique », pour soigner les malades contagieux. Le site choisi se trouve rue Moreau, à Rosemont (Côte-de-la-Visitation alors), un emplacement jugé à la fois isolé et facile d’accès. Or, à peine 13 ans plus tard, début 1899, les membres de la Commission d’hygiène estiment que « cet hôpital est impropre pour les fins auquel il est destiné, qu’il est détérioré, délabré, inhabitable et qu’il est impossible de le réparer convenablement, même en y dépensant de fortes sommes[1]. » D’autant plus qu’à la suite d’une éclosion de fièvre scarlatine, en 1894, il a fallu louer des maisons, avenue Mont-Royal, pour traiter les enfants malades, l’hôpital civique étant débordé. Les médecins réclament donc avec de plus en plus de vigueur un nouvel établissement moderne qui traiterait l’ensemble des maladies contagieuses. Toutefois, si la Commission d’hygiène favorise cette solution, la majorité du conseil municipal, estimant les coûts trop élevés, décide plutôt de rénover l’édifice de la rue Moreau.

Mais pour le président de la Commission d’hygiène, Herbert Brown Ames, il n’est pas question d’en rester là. Héritier d’une vaste fortune, Ames est un réformateur philanthrope qui s’est fait connaître du public pour avoir publié en 1897 The City Below the Hill, une étude sociologique pionnière sur les conditions de vie de la classe ouvrière montréalaise. Élu au conseil municipal l’année suivante, il mène une véritable croisade en faveur de l’amélioration des conditions sanitaires et de l’hygiène public. La création d’un hôpital moderne géré par la ville devient donc l’une de ses principales causes. En mars 1902, Ames soumet au conseil municipal une résolution unanime de la Commission d’hygiène[2], soit la construction « sous le contrôle exclusif de la cité SANS DISTINCTION DE RACE OU DE RELIGION PARMI LES PATIENTS OU LE PERSONNEL […] d’un hôpital civique (dit hôpital d’isolement) pour les personnes atteintes de maladies contagieuses autres que la variole[3]. »

Cette recommandation se heurte cependant à l’hostilité de l’Église catholique, l’archevêque de Montréal, Paul Bruchési, en tête. Celui-ci veut préserver le caractère confessionnel des hôpitaux destinés aux catholiques francophones, gérés par des communautés religieuses. Dans une lettre envoyée au conseil municipal, Bruchési affirme que l’existence de deux réseaux sociocommunautaires distincts, l’un pour les catholiques, l’autre pour les protestants, est « le secret de la paix qui règne parmi nous. […] Il y a certains terrains où la fusion n’est pas possible. Elle mène à l’absorption ou à l’oppression[4]. » Un des partisans d’Ames, le célèbre poète Louis Fréchette, réplique : « il y a assez de sujets de division et de rivalités sourdes entre nous, sans qu’il faille en chercher encore dans l’onguent ou dans les cataplasmes. […] J’aimerais mieux être soigné par un Juif qui me guérirait, que par un archevêque qui n’entendrait rien à ma maladie[5]. »

Herbert Brown Ames vers 1901. Tiré de Men of Canada. […] Edited by John A. Cooper, Montreal and Toronto, The Canadian Historical Company.

L’archevêque Paul Bruchési, date inconnue. Bibliothèque et Archives Canada, PA-030244

À la surprise générale, les échevins montréalais votent unanimement en faveur d’un hôpital civique et laïc. La victoire est cependant de courte durée. Car la question du financement reste entière et le site choisi est loin de faire l’unanimité. Il s’agit de l’annexe de l’ancien terrain des expositions, au nord-est de la «ferme Fletcher»; aujourd’hui, c’est la partie nord du parc Jeanne-Mance. La Commission d’hygiène affirme qu’il est facile d’accès, autant pour les malades que pour les étudiants en médecine. De plus, l’hôpital temporaire destiné aux victimes de la fièvre scarlatine se trouve à proximité. Construire un hôpital à cet endroit suscite cependant l’opposition de plusieurs échevins qui soutiennent que le terrain, exproprié lors de l’aménagement du parc du Mont-Royal, ne doit servir qu’à des fins de récréation. D’autres disent craindre la contagion pour les résidents des environs. La résolution sur l’emplacement est finalement adoptée à 20 contre 13.

Le site proposé pour l’hôpital civique. La Patrie, 26 février 1902.

L’argument de la contagion rallie plusieurs opposants : dès le lendemain du vote des élus montréalais, le conseil municipal de Ville Saint-Louis se mobilise. L’avenue Mont-Royal forme la frontière entre Montréal et la municipalité de banlieue, alors en pleine croissance. Des promoteurs convoitent les anciens terrains de l’Exposition provinciale, situés en face du site proposé pour le nouvel hôpital. Un échevin de Ville Saint-Louis se fait leur porte-parole en affirmant « qu’une telle construction serait la ruine des propriétaires des environs, car il leur serait impossible de louer leurs logements malgré que les médecins affirment qu’il n’y a aucun danger[6]. »

L’Église met aussi tout son poids dans la balance pour faire échec au projet. Dès le dimanche suivant, les curés des paroisses montréalaises lisent une déclaration en chaire demandant à leurs paroissiens de signer une pétition et de faire pression sur leurs échevins pour reconsidérer le vote[7]. L’organe de l’archevêché, La Semaine religieuse, justifie ainsi la campagne : « sur son lit de douleur, le catholique tient à lever les yeux vers l’image du sauveur, il aime tenir dans sa main défaillante le chapelet de sa première communion […] il veut recevoir dignement le Dieu qui vient le visiter et le consoler[8]. » Un prédicateur jésuite dénonce cet « hôpital à la mode de Paris […] où Dieu n’entre pas et où sa charité pour les hommes n’a pas droit à l’hommage public de ses enfants[9]. »

Au début, Ames et la Commission d’hygiène ne désarment pas. Lorsque le Comité des finances refuse de défrayer les coûts d’un voyage aux États-Unis pour y étudier des hôpitaux pour malades contagieux, Ames se rend à Boston à ses frais (il avait déjà visité des hôpitaux parisiens de même nature l’année précédente)[10]. La Commission accorde également le contrat pour la conception de l’hôpital aux architectes Perrault et Finley[11].

L’hôpital proposé par les architectes Perrault et Finley. La Patrie, 20 juin 1902.

La campagne de l’Église porte cependant ses fruits et, bientôt, une majorité d’échevins fait volte-face : ils bloquent le règlement d’emprunt destiné à financer la construction du nouvel édifice. Face à l’impasse, Ames et ses partisans se résignent à un compromis : Montréal se contentera d’accorder une subvention annuelle à deux hôpitaux privés pour malades contagieux[12]. Ces établissements devront respectivement être situés à l’est et à l’ouest du boulevard Saint-Laurent. Le premier, l’hôpital Saint-Paul, est réservé aux catholiques francophones. Géré par les Sœurs grises, il ouvre ses portes le 1er décembre 1905. C’est en réalité une succursale religieuse de l’hôpital Notre-Dame, un établissement laïc, situé juste à côté[13].

La construction du second, l’hôpital Alexandra, administré conjointement par les hôpitaux anglophones déjà existants, ne se fera pas sans provoquer une nouvelle controverse[14]. Le terrain choisi, avenue Mont-Royal, entre Esplanade et Saint-Urbain, est adjacent au site initial de l’Hôpital civique. La nouvelle suscite immédiatement une autre levée de boucliers des propriétaires voisins, relayée par une virulente campagne du journal La Presse. Le journal prédit un « grave conflit avec les gros bonnets de nos hôpitaux anglais[15] », car le terrain, même s’il est à l’ouest de la ligne de démarcation, se trouve « en plein quartier Saint-Jean-Baptiste […] dans la plus belle partie de ce district ». La Presse ajoute :

Avenue Esplanade, ce sont toutes des demeures princières, faisant l’orgueil des résidents, qui rêvaient de faire de leurs environs l’endroit ‟chic” de nos quartiers canadiens-français pouvant rivaliser avec les plus élégantes avenues de l’Ouest. Le voisinage d’un hôpital pour contagieux vient couper court à leurs aspirations.

Les échevins du quartier annoncent qu’ils demanderont que la ligne de démarcation entre l’est et l’ouest de Montréal soit déplacée avenue du Parc, tandis que La Presse prédit que Ville Saint-Louis et le gouvernement provincial s’opposeront également au projet, car il compromettrait le vaste projet immobilier qui doit être mis en œuvre sur les anciens terrains de l’Exposition, situés juste en face. Robert Stanley Clark Bagg entre alors en scène. Sa famille possède les terrains où doit être construit l’hôpital : mais il affirme qu’il a été mal informé par ses agents d’immeuble et qu’il ne signera pas l’acte de vente[16].

Les administrateurs de l’hôpital n’ont alors d’autre solution que de se mettre à la recherche d’un nouveau site[17]. Leur choix se porte sur un terrain situé dans le sud-ouest du quartier populaire de Pointe-Saint-Charles : là aussi, la décision suscite un tollé. Les résidents du quartier estiment que l’endroit, situé à proximité du fleuve et sujet aux inondations, est insalubre. De plus, disent les citoyens, l’air y est pollué par les installations adjacentes du Grand Trunk Railroad[18]. Mais, cette fois, rien n’y fait et l’hôpital Alexandra est inauguré en 1906.

Ironiquement, c’est l’édifice du premier hôpital permanent pour malades contagieux, celui de la rue Moreau, pourtant dénoncé dès 1899 pour son extrême vétusté, qui survivra le plus longtemps. Même si le Bureau de santé publique réclame à plusieurs reprises sa démolition, la ville choisit de le rénover une nouvelle fois en 1910. L’édifice est désaffecté comme hôpital après la dernière épidémie de variole, en 1928. Montréal le loue ensuite à divers locataires, dont l’armée canadienne et l’Institut Pasteur pendant la Seconde Guerre mondiale. Voué une nouvelle fois à la démolition en 1956, on choisit plutôt d’y déménager le Refuge Meurling, alors situé dans le Vieux-Montréal, pour en faire un centre de réhabilitation destiné aux indigents. En 1978, l’immeuble est transformé en centre de traitement pour toxicomanes. On le renomme alors « Centre Préfontaine », nom sous lequel il est dorénavant connu. Désaffecté encore une fois en 1996, il fait de nouveau parler de lui en 2001 lorsque le maire Pierre Bourque offre à des squatters d’y résider. L’expérience tourne court puisque la police les expulse quelques semaines plus tard, après que le Service des incendies eut déclaré le site dangereux. L’édifice est classé patrimonial en 2003 et, en 2013, l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie le vend à un promoteur qui promet de le restaurer dans le cadre d’un vaste projet résidentiel. Moins d’un mois plus tard cependant, celui-ci le démolit car il estime que l’édifice est dans un état de délabrement extrême[19]. Une réplique a cependant été reconstruite sur le site.

Recherche et rédaction : Yves Desjardins

Pour en savoir plus

– Sur Herbert Brown Ames :  « Herbert Brown Ames et la philanthropie à 5% », Centre des Mémoires montréalaises. En ligne : https://ville.montreal.qc.ca/memoiresdesmontrealais/herbert-brown-ames-et-la-philanthropie-5 / Mélanie Méthot, « Herbert Brown Ames: Political Reformer and Enforcer », Urban History Review / Revue d’histoire urbaine, vol. 31, no 2, 2003, p. 18-31. En ligne : https://doi.org/10.7202/1015755ar

– Sur l’Hôpital des varioleux / Centre Préfontaine : Christiane Lefebvre, Centre Préfontaine : évaluation patrimoniale, Office de consultation publique de Montréal, janvier 2003. En ligne : https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/PD04/3pp.pdf

– Sur l’hôpital Alexandra : Kiley Goyette, Alexandra : from Hospital to Housing, 1906-1994. Travail remis au professeur Steven High, dans le cadre du cours d’histoire de la classe ouvrière, département d’Histoire, Université Concordia, 2015. En ligne : http://livinghistory.atwaterlibrary.ca/wp-content/uploads/2018/08/Alexandra-from-Hospital-to-Housing-1906-1994-1.pdf

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[1] « L’hôpital Civique. Un concours pour les architectes », La Patrie, 7 février 1899, p. 1.

[2] « Nouvel hôpital civique. La Commission d’hygiène suggère la construction d’un seul hôpital. Tous, catholiques comme protestants, seraient sous le contrôle de la Cité », La Presse, 21 février 1902, p. 2.

[3] « Le conseil se prononce sur l’hôpital civique. Nous aurons un seul hôpital, commun aux catholiques et aux protestants, sous un contrôle civique, construit sur la ferme Fletcher », La Patrie, 11 mars 1902, p. 1. (En majuscules dans le texte.) Les médecins responsables de la santé publique auraient préféré que le nouvel établissement accueille aussi les victimes de la variole. Ils choisissent cependant de continuer à utiliser l’hôpital de la rue Moreau, même s’il est vétuste, pour traiter cette maladie en raison de son éloignement. Selon eux, ce compromis est une concession à l’opinion publique. La population craindrait tout particulièrement la variole, car la croyance selon laquelle les miasmes causent les épidémies est toujours répandue.

[4] « Mgr Bruchési au conseil. Au sujet de l’hôpital civique », La Presse, 11 mars 1901, p. 1.

[5] « L’hôpital civique », La Patrie, 24 février 1902, p. 1.

[6] « À Saint-Louis. On ne veut pas du voisinage de l’hôpital civique de Montréal », La Patrie, 12 mars 1902, p. 1.

[7] « Les catholiques protestent contre l’établissement d’un Hôpital civique neutre à Montréal », La Patrie, 17 mars 1902, p. 5.

[8] Cité dans ibid.

[9] « Les éloquentes paroles du R.-Père Hamon », La Presse, 7 juillet 1902, p. 1.

[10] « L’hôpital civique. Les échevins Giroux et Payette refusent les subsides à la délégation d’hygiène chargée d’aller visiter les hôpitaux américains », La Patrie, 13 mars 1902, p. 3.

[11] « Les plans de l’hôpital civique », La Patrie, 20 juin 1902, p. 1 ; « Two Architects Named. Messrs. Perrault and Finlay to Prepare Hospital Plans », The Gazette, 20 juin 1902, p. 7.

[12] « Nous aurons un Hôpital civique. Le contrat entre la ville et les hôpitaux est approuvé. Il y aura deux hôpitaux distincts pour les contagieux des différentes nationalités », La Presse, 3 mars 1903, p. 2.

[13] « L’hôpital Saint-Paul », article en ligne sur le site des Sœurs grises de Montréal : https://sgm.qc.ca/non-classifiee/4667/ L’édifice, démoli en 1952, se trouvait rue Sherbrooke entre Plessis et Alexandre-de-Sève.

[14] « Fear Proximity of Hospital », The Gazette, 6 avril 1903, p. 7.

[15] « Grosse bataille en perspective », La Presse, 6 avril 1903, p. 1.

[16] « La situation se complique de plus en plus », La Presse, 13 avril 1903, p. 3 ; « Don’t Want Hospital », The Gazette, 15 avril 1903, p. 3 ; « L’hôpital pour les contagieux. Les protestataires remportent une victoire complète », La Presse, 16 avril 1903, p. 5.

[17] Il faut noter que l’emplacement de l’hôpital Saint-Paul, pourtant au cœur d’un quartier populaire francophone, ne semble pas avoir provoqué un mouvement de protestation similaire.

[18] « Vigorous Protest. Citizens Condemn Alexandra Hospital Site », The Gazette, 30 septembre 1903, p. 6. Transformé en 1966 en hôpital pour soins de longue durée destinés aux enfants souffrant de handicaps physiques ou mentaux, Alexandra ferme ses portes en 1987. Le site abrite aujourd’hui des logements sociaux.

[19] Karim Benessaieh, « Un édifice patrimonial sera démoli », La Presse, 12 février 2013, p. A7.

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