Robert Neville fils est l’un des pionniers de Montréal Annexe, un nouveau quartier résidentiel créé par des promoteurs torontois sur d’anciennes terres agricoles dans la partie ouest du Mile End au début des années 1890. Fils de charpentier, il fait ses débuts dans ce métier avec son père. Le développement de l’Annexe va lui donner l’occasion de devenir un important constructeur de maisons et le conduira à se lancer en politique municipale. Neville sera aussi un des bâtisseurs les plus actifs à Outremont lorsque cette banlieue détrônera l’Annexe comme quartier résidentiel exclusif au cours des décennies 1910-1920[1].

Les cottages construits par Robert Neville, rue Waverly. Photo de 1971 par Melvin Charney, Centre canadien d’architecture.
L’ouverture de la rue Waverly
Le 12 octobre 1896, Robert Neville fils (1862-1926), un charpentier âgé de 34 ans d’origine irlandaise, se rend aux bureaux du notaire William Marler, rue Saint-Jacques. Il vient y signer l’acte de vente d’un lot appartenant à Henrietta Jackson situé rue Waverly, au cœur du projet immobilier Montréal Annexe, lancé cinq ans plus tôt. Ce qu’il y a d’inusité dans cette transaction, c’est qu’Henrietta Jackson avait acquis ce lot quelques semaines auparavant à peine, soit le 30 juillet. De plus, elle le revend à Neville au même prix alors payé, soit 355 $, ne faisant ainsi aucun profit.
Les conditions de la vente permettent de mieux comprendre l’affaire : Henrietta Jackson est l’épouse d’un entrepreneur en construction, Peter Wand. Lors de la signature de leur acte de vente, le 30 septembre 1896[2], le notaire Marler leur a aussi prêté la somme de 300 $ garantie par une hypothèque sur le lot et la maison qui y est en construction. L’acte de prêt précise même que les fondations sont terminées et que le maçon qui les a réalisées a déjà été payé. Or, quand le couple Jackson-Wand revend la propriété à Neville, le nouvel acte stipule que celui-ci s’engage à compléter cette maison avant le 1er mars suivant, le tout en conformité avec les plans et devis préparés par les architectes James Wright et fils. Le document ajoute que le vendeur conserve le droit de reprendre la propriété moyennant compensation à Neville, mais que, s’il n’exerce pas cette option d’ici au 1er mai 1897, Neville deviendra le seul propriétaire des lieux.
On peut donc en conclure que Wand éprouve des difficultés financières, et que, inquiets pour leur créance et pour le sort du chantier en cours, le notaire et les architectes ont trouvé un nouvel entrepreneur[3]. Il faut souligner que la rue Waverly, même si elle a été tracée dès 1892, n’est encore que virtuelle : le chantier de Peter Wand est situé au beau milieu d’un champ, et les infrastructures requises pour son urbanisation – pavage, trottoirs, eau, égouts, électricité – n’existent pas encore. Peter Wand et James Wright (1833-1911) avaient déjà travaillé ensemble : le premier a construit une manufacture de meubles à Griffintown conçue par le second[4]. James Wright a lui aussi commencé sa carrière comme charpentier avant de se consacrer exclusivement à l’architecture ; s’il se tourne vers Neville pour reprendre le projet de la rue Waverly, c’est peut-être parce qu’il l’a également connu, lui ou son père, sur les chantiers montréalais. Et si l’Annexe intéresse James Wright, ce n’est sans doute pas étranger au fait qu’il réside à Saint-Lambert, une banlieue qui se développe pendant la même période autour de la gare du Grand Tronc du côté sud du pont Victoria. Il y a conçu plusieurs résidences, commerces et églises : Wright espère probablement que l’Annexe connaîtra un essor semblable.
Or, lancé au tout début des années 1890, ce projet immobilier connaît des débuts difficiles : une récession paralyse l’économie montréalaise depuis 1893 ; le tramway électrique, présenté comme la clef du développement des nouvelles banlieues, ne relie toujours pas de façon fiable l’Annexe au centre-ville, malgré des promesses répétées ; la majorité des lots vendus l’ont été à des spéculateurs qui, misant sur une revente rapide, n’y bâtissent rien. Une compagnie, la Montreal Investment & Freehold, a été formée à la fin de 1895 pour relancer l’Annexe : ses administrateurs ont compris qu’ils doivent aussi attirer des constructeurs, comme en témoigne cette annonce : « On demande… des constructeurs, des entrepreneurs, des charpentiers pour construire à Montréal Annexe. [Lots à] seulement 25$ comptant[5]. » La compagnie recourt aussi à la vente à tempérament et offre des prêts pour financer l’érection des maisons. Elle a également réalisé que la demande n’est pas suffisante pour réserver tous ses lots à des résidences unifamiliales, tel que prévu à l’origine : l’érection de duplex et de triplex locatifs est maintenant permise. D’ailleurs, lorsque Neville achète d’autres lots, en 1897, la clause interdisant l’érection de « Tenement Houses » (synonyme de triplex) a été rayée à la main du contrat standard imprimé.
Robert Neville a aussi plus de chance que Peter Wand puisque lorsqu’il termine, au cours du printemps 1897, la maison commencée par ce dernier, Ville Saint-Louis a enfin entrepris les travaux requis pour l’ouvertures de la rue[6]. Cette toute première résidence de la rue Waverly existe toujours : située au 47-49 (5297-5299 aujourd’hui), il s’agit d’un duplex. Il est cependant plus spacieux que les duplex plus anciens situés dans la partie ouvrière du Mile End, à l’est du boulevard Saint-Laurent[7]. Les architectes ont aussi soigné la façade : le logement du rez-de-chaussée est surélevé par rapport à la rue ; il possède des fenêtres en baie (oriels) qui servent d’appui au balcon de l’étage ; le toit plat est camouflé par un couronnement fait de tuiles d’ardoise et de pignons de bois ouvré inspirés des fausses mansardes. De tels logements sont destinés à une clientèle de cols blancs, un groupe alors en pleine expansion : les premiers locataires de Neville sont commis ou « vendeurs d’ameublements pour gentlemen. » De plus, contrairement aux premiers duplex montréalais, situés directement face au trottoir sans marge de recul, celui de Neville est séparé de la rue par un terrain gazonné agrémenté par des arbustes et des fleurs. Cet espace vert est d’ailleurs une exigence de la Freehold, imposée avant que les municipalités n’aient recours à des règlements de zonage.

La première maison de la rue Waverly, construite en 1896-1897 par Robert Neville. Le cottage à gauche a également été construit par lui en 1899. Photo : Yves Desjardins, 2025.
Les premiers cottages de la rue Waverly
Robert Neville ne renonce pas pour autant aux résidences unifamiliales. Le 25 septembre 1897, il achète de la Freehold trois terrains situés en face de son premier duplex, du côté ouest de la rue. La vente est conclue pour la somme de 2245 $, que Neville paye comptant[8]. Il fait ensuite de nouveau appel aux architectes James Wright et fils, cette fois pour concevoir un ensemble de sept cottages en rangée[9]. C’est la Freehold qui finance la construction des maisons : le 2 novembre 1897, le Collège presbytérien de Montréal prête 11 200 $ à Neville. Cette somme est garantie par les cottages en construction, qui doivent être terminés pour le printemps 1898. Celui qui signe l’acte de prêt se nomme David Morrice : non seulement c’est le président du Collège presbytérien et un des magnats du textile canadien, c’est également le président de la Montreal Investment & Freehold Company.

Document adressé à Robert Neville fils, sur papier à entête de la Montreal Investment & Freedhold Company, BAnQ.
Au cours du printemps 1898, Robert Neville emménage avec son épouse, Clara Jane Wilkinson, et leur fille de deux ans, Mabel, dans la première maison de la série, celle située la plus au sud, au 38 rue Waverly (le 5292 aujourd’hui). Il publie également des annonces pour vendre ses autres maisons, décrites comme des « Terrace houses » : « Belle résidence en briques de deux étages. Tout y est de première classe, avec les améliorations les plus modernes. Une seule reste à vendre.[10] » Les « Terrace Houses », d’inspiration britannique, ont surtout été construites à Montréal dans la partie sud du Mille Carré doré pendant les décennies 1850-1860. Il s’agissait de maisons individuelles en rangée, rassemblées derrière une façade commune monumentale afin de donner l’impression d’un seul édifice. Si elles ont pu inspirer les architectes pour leur projet de la rue Waverly, il s’agit-là d’une version nettement plus modeste : ils ont voulu faire une composition d’ensemble avec les façades en alternant des couronnements horizontaux recouverts de tuiles d’ardoise avec d’autres dotés de pignons, reliés entre eux par des moulures en bois ouvragé. Chaque maison est dotée d’une véranda pleine largeur protégée par un toit de tôle incliné agrémenté d’un pignon de bois peint, le tout soutenu par des colonnes en bois tourné ; des frises décorent le dessous de ces toits, afin de renforcer l’impression de continuité entre les maisons.
De plus, alors que les lots étaient conçus pour héberger des maisons d’une largeur de 25 pieds, les cottages construits par Neville n’ont qu’environ 21 pieds et demi de façade ; cela lui permet d’ajouter une septième maison au bout de la rangée. D’autres publicités décrivent l’intérieur de ces « élégants cottages » : la finition intérieure est en cerisier et en noyer ; ils sont « magnifiquement décorés avec du papier peint » ; les fenêtres sont agrémentées de vitraux ; le salon dispose d’un foyer au gaz avec linteau ; la cuisine, la salle de bains et la pièce de lavage sont dotés d’éviers et de bassins émaillés blancs ; le chauffage est assuré par une fournaise au gaz dernier cri ; la cave est cimentée et toute la maison possède des planchers de bois franc[11].
Cependant, lorsque Neville affirme, dans son annonce de mai 1898, qu’il ne lui reste qu’une maison à vendre, il s’agit là d’un pieux mensonge. Car il ne vend son premier cottage, adjacent au sien, qu’au début du mois de juillet suivant : l’acheteur se nomme Thomas DeWitt, un téléphoniste de 28 ans. Lui et son épouse, Margaret, sont les parents de deux petites filles âgées de 3 et 1 an. La transaction, conclue pour la somme de 3000 $, est financée en partie par Neville lui-même puisqu’il accorde une hypothèque de 2000 $ à l’acheteur. La vente suivante a lieu le 11 juillet lorsque le révérend Duncan McDonald achète le 44 (5304 aujourd’hui) pour la même somme. Âgé de 62 ans, ce dernier vient tout juste de quitter son poste de modérateur du synode presbytérien de Montréal et Ottawa. Mais les autres transactions se font à pas de tortue. À tel point que le 14 juillet, Neville publie une nouvelle annonce affirmant qu’il lui reste « deux ou trois cottages à vendre à prix réduit. Une bonne affaire pour un acheteur rapide[12]. ». La prochaine vente de Neville, la seule cette année-là, n’a lieu qu’au début de 1899 lorsque Frank Draper, un voyageur de commerce, achète le 46 (5308). Ses deux autres maisons restent vacantes et il doit se résigner à les offrir en location.

Les cottages construits par Robert Neville photographiés en 1981. Les façades d’origine sont restées intactes, sauf pour ceux convertis en duplex, comme celui à gauche. Un balcon a alors été aménagé pour l’appartement de l’étage et le pignon supprimé. Photo de Nancy Héroux.
Au bout de la rangée de sept cottages il reste de l’espace pour deux maisons encore plus étroites, 19 pieds chacune (car la rue Groll a grugé 12 pieds). La première (5320), plutôt sobre, est construite en 1898 par William F. Goodbody. Celle qui fait le coin (5324), avec une grande saillie, est construite par Neville au printemps 1900 et rapidement vendue.
D’autres charpentiers, canadiens-français cette fois, entreprennent la construction de cottages en rangée le long de la rue Waverly au cours de la même période. Le premier entrepreneur, Roch Magnan, en bâtit quatre, du côté est de la rue juste au nord de l’avenue Fairmount, au cours de l’hiver 1898. Tout comme Neville, il demeurera quelques années dans l’une de ses maisons avant de se lancer dans d’autres projets. Le second, Émile Niquet, achète le 26 octobre 1898 trois lots de la Freehold, cette fois du côté ouest, tout de suite après la petite rue Groll, située plus au nord. Dans son cas, il s’agit d’une promesse de vente : le contrat stipule que tant que l’acheteur n’aura pas payé au moins la moitié du prix de vente, il ne sera aucunement propriétaire des lots qui demeureront en la possession de la compagnie. Celle-ci pourra également annuler l’accord à tout moment si l’acheteur fait défaut[13]. Il s’agit de projets plus haut de gamme que ceux de Neville, puisque Magnan et Niquet érigent des maisons de style Second Empire avec façades de pierre grise, tourelles et fenêtres en baie (oriels).

Ensembles de maisons en rangée contemporains de ceux de Robert Neville, rue Waverly : le premir a été réalisé par Roch Magnan et le second par Émile Niquet. Photos d’Yves Desjardins, 2024.
La Freehold s’associe également à Neville pour conclure des ventes incluant la construction d’une maison : ainsi, le 20 mai 1899, Agnes Williams, épouse d’Henry Blanchford, comptable, achète un cottage adjacent, du côté nord, au duplex construit par Neville en 1897. L’acte de vente précise que la transaction est conclue en vertu d’un promesse de vente sous seing privé signée le 21 janvier 1899 pour la somme de 316,67 $. Le document ajoute : « À cette vente intervient Robert Neville Jr., bâtisseur, qui, ayant étant partie à cette promesse, reconnaît avoir reçu 3000 $ de la part de l’acheteur, et, puisque l’acheteur se dit satisfait de la maison en briques de deux étages construite sur ce lot par lui, celle-ci et son prix sont incluses dans cet acte[14]. » La même formule est utilisée lors de la vente de deux cottages adjacents identiques. Même si, dans ces cas, il n’a pu être établi s’ils ont été conçus par les architectes James Wright et fils, c’est probablement le cas puisque leur style est semblable à celui des cottages construits en face l’année précédente par Neville.
Nouvel essor et nouveaux partenariats
Il n’en reste pas moins que la rue Waverly se développe au ralenti. En 1900, elle ne compte que 21 adresses occupées et aucune construction au nord de la rue Groll, à l’exception des cottages d’Émile Niquet. Et on a vu que Neville a dû se résoudre à louer des maisons pour lesquelles il n’a pu trouver d’acheteur. Cette situation n’est pas étrangère au fait que le service de tramway, sur lequel repose une bonne partie du marketing de l’Annexe, est erratique depuis les débuts du projet. La Freehold espère que la page est enfin tournée en 1901, lorsque la Montreal Street Railway prend le contrôle de la compagnie rivale, en sérieuses difficultés financières, qui dessert les banlieues. Les promoteurs de l’Annexe publient alors des publicités pleine page dans les quotidiens montréalais : elles annoncent que le « temps officiel des tramways électriques » est maintenant disponible et claironnent que plus de 700 maisons ont déjà été construites, « nonobstant le fait que jusqu’à la semaine dernière il n’y avait pour ainsi dire aucun service de tramway[15]. » Neville profite lui aussi de l’occasion pour s’offrir ce qui serait qualifié aujourd’hui de publireportage :
Mr. Robert Neville jr. ci-devant l’un des plus grands constructeurs de Westmount, qui a obtenu tant de succès dans ses constructions dans l’annexe de Montréal, commencera immédiatement l’érection d’une couple de cottages sur l’avenue du Parc, maintenant que les tramways circulent dans l’annexe. M. Neville construira sur une très large échelle, et il se propose d’ériger au moins 28 cottages l’année prochaine[16].
Depuis le printemps 1900, en effet, la Freehold s’est associée à Neville et à un inspecteur d’assurances nommé Cyprien Gélinas (1842-1928), pour racheter les lots vacants de l’avenue du Parc détenus par des spéculateurs torontois. Ainsi, le 10 avril 1900, Thomas Henry Yeoman, un prospère chimiste torontois, revend à Gélinas et à Neville un important bloc de lots achetés en mars 1891. Le secrétaire-trésorier de la Freehold, Thomas Badgley, agit comme intermédiaire puisque c’est lui qui représente le Torontois lors de la signature de l’acte de vente. La compagnie s’allie ainsi à un entrepreneur prêt à bâtir des maisons avenue du Parc, et à un notable de l’Annexe qui se fera élire maire de Ville Saint-Louis quelques mois plus tard, soit le 4 février 1901. Le 2 juillet 1902, Gélinas revend à Neville sa part des lots de l’avenue du Parc ; la Freehold prête ensuite 11 000 $ à Neville pour financer la construction de résidences. Il s’agit notamment de trois duplex situés du côté est de l’avenue, juste au nord de la rue Saint-Viateur. Neville déménagera dans l’un d’entre eux en 1904 ; lui et sa famille y vivront jusqu’à leur départ pour Outremont en 1910. Un de ces duplex a survécu, plus ou moins intact : situé au 5585-5587 avenue du Parc, il abrite aujourd’hui les bureaux du festival POP Montréal. Auparavant, ce fut l’emplacement, pendant près d’un demi-siècle de Regent Photos, un studio bien connu de la communauté juive montréalaise.

Les trois duplex construits par Neville en 1903-1904 avenue du Parc. Seul celui du centre a conservé quelques éléments d’origine. Photo d’Yves Desjardins, 2025.
Dans d’autres cas, Gélinas et Neville seront partenaires pour reprendre des lots à des acheteurs qui n’ont pu respecter leurs obligations. Les nombreuses transactions autour de deux duplex construits par Neville, rue Waverly, pendant l’automne 1902 ont valeur d’exemple : situés un peu plus au sud (5277-5283 rue Waverly aujourd’hui) que celui érigé en 1897, ils sont identiques à celui-ci à la différence près qu’une simple corniche de bois ouvragé remplace la fausse mansarde du plus ancien. Neville a fait l’acquisition du lot le 1er août 1902 ; il l’achète de Jessie Campbell, épouse de William Black, qui l’avait elle-même acheté de la Freehold le 19 septembre 1899. Elle l’a payé 700 $ dont 400 $ comptant. Charles Gurd, un riche embouteilleur montréalais bien connu et un investisseur dans l’Annexe, lui prête la balance. Ce prêt venant à échéance le 16 août 1902, Jessie Campbell et William Black n’ont probablement pas les moyens de le rembourser puisqu’ils revendent le lot à Neville au même prix qu’en 1899, donc sans faire de profit. Celui-ci rembourse Gurd et Cyprien Gélinas finance le tout en prêtant 2 250 $ à Neville pour construire les deux duplex.
En février 1903, Neville met en vente les deux duplex. Il demande 4 500 $ pour l’un d’entre eux et 3 800 $ pour le deuxième (la différence de prix s’explique par le fait que le premier dispose d’une écurie dans la cour arrière). Le 5 mars 1903, Gilchrist Collard, un voyageur de commerce, achète un des deux duplex. Il emménage alors au rez-de-chaussée et loue l’étage. Le 8 juin suivant, Collard achète le second duplex adjacent. Le même jour, il renonce également à une promesse de vente sous seing privé signée avec la Freehold le 21 juillet 1897 : il cède à Neville sans contrepartie ses droits sur deux lots vacants de la rue Waverly situés plus au sud. Celui-ci le tire probablement d’affaires, car, dans l’acte de vente, Neville s’engage à payer toutes les taxes impayées depuis 1897. Sur ces lots il va construire deux autres duplex (5237-5243 aujourd’hui).
Un constructeur prolifique
Même si l’article de 1901 de La Presse disait que Neville s’apprête construire de nombreux cottages, il bâtit dorénavant surtout des duplex et des triplex. Les maisons unifamiliales ne sont présentes en grand nombre que dans les secteurs les plus anciens de l’Annexe, sur l’avenue du Parc, ainsi que les rues Jeanne-Mance et Waverly. La très forte demande pour des logements locatifs, au cours des années 1900, fait en sorte que les duplex et triplex deviennent rapidement le modèle d’habitation dominant, au fur et à mesure de la progression de l’urbanisation du quartier.
Pendant cette même décennie, Neville étend ses activités au-delà de l’Annexe. Il construit des triplex ailleurs à Montréal, notamment rue Saint-Urbain à la hauteur de la rue Prince-Arthur et rue Parthenais, dans le Centre-sud. Les Appartements-Bishop Court, construits en 1904-1905 à l’intersection de la rue Bishop et du boulevard de Maisonneuve Ouest, sont sa réalisation la plus prestigieuse. Pour réaliser ce projet, Neville procède à un échange de terrains avec le révérend Jacob Ellegood, un dirigeant de l’Église anglicane de Montréal, propriétaire des lots de la rue Bishop. Celui-ci acquiert en retour des lots avenue du Parc[17]. Neville fait ensuite appel à la célèbre firme d’architectes Saxe & Archibald pour concevoir un luxueux édifice de style néo-Tudor. L’Université Concordia l’a acquis en 1975 pour en faire des bureaux et sa façade a été classée l’année suivante.
Robert Neville ne néglige pas pour autant ses intérêts au Mile End. En 1906, il se fait élire conseiller municipal du quartier ouest no 1, soit la partie sud de l’Annexe, qu’il continuera à représenter jusqu’à l’annexion de la banlieue. Il devient alors un allié du maire Gélinas, un de ses partenaires dans le développement de l’Annexe. Ils sont cependant minoritaires au conseil municipal, où la majorité est détenue par des commerçants locaux. Gélinas et Neville s’opposent aux nombreux règlements d’emprunts destinés à financer les infrastructures et des projets de prestige ; car le fardeau de la dette repose selon eux de façon disproportionnée sur les résidents les plus fortunés de la municipalité, ceux de l’Annexe, qui, de surcroit, ne bénéficieraient pas des améliorations décidées par la majorité[18]. Ils luttent aussi pour le maintien du caractère avant tout résidentiel de l’Annexe, particulièrement avenue du Parc.
Départ à Outremont
L’annexion de Ville Saint-Louis par Montréal, le 1er janvier 1910, met fin à ce débat. Montréal modifie le zonage de l’avenue du Parc, entre Mont-Royal et Van Horne, pour y permettre les activités commerciales. Le 31 mars 1910, les notables de l’Annexe prennent acte de leur défaite en offrant un banquet à Robert Neville et à ses alliés, soit « au groupe qui formait l’opposition dans l’ancienne Ville de Saint-Louis[19]. » Tenu au YMCA, alors situé avenue Fairmount coin Jeanne-Mance, l’événement est présidé par l’ancien président de la Ligue des citoyens de Ville Saint-Louis, Joseph Perrault. Fils du célèbre architecte et arpenteur Henri-Maurice Perrault, et lui-même architecte et propriétaire d’une impressionnante résidence avenue du Parc, il a lutté avec Gélinas et Neville pour le maintien du caractère exclusif de l’Annexe.
Mais les trois hommes ont compris que la page est tournée. Car les Montréalais des classes moyennes et supérieures à la recherche d’une maison entourée de jardins située sur une rue paisible peuvent maintenant se tourner vers une ville voisine de l’Annexe qui amorce alors son développement : Outremont. La municipalité, dirigée d’une main de fer pendant près de 40 ans par le maire Joseph Beaubien, impose un zonage beaucoup plus strict qu’au Mile End. Les duplex et triplex, ainsi que les activités commerciales, ne sont permises que dans quelques zones clairement délimitées. À partir de 1909, Neville déménage ses activités à Outremont : il confie d’abord à Joseph Perrault la conception d’un ensemble de sept maisons en rangée. Situées sur Quebec Avenue (Avenue Elmwood), entre De l’Épée et Bloomfield, elles ne sont pas sans rappeler celles construites onze années plus tôt, rue Waverly[20]. Ces cottages sont cependant de dimensions plus imposantes, particulièrement ceux aux extrémités, dotés de tours d’angle, et qui prennent la forme d’un L, car situés en bordures des avenues latérales. Robert Neville déménage en 1910 dans la résidence située à l’extrémité ouest de l’ensemble.

Les cottages conçus par Joseph Perrault pour Robert Neville, avenue Elmwood, à Outremont. Neville a vécu dans le premier à droite. Photo : Yves Desjardins, 2025.
Il devient ainsi un des bâtisseurs les plus prolifiques d’Outremont, y construisant 45 résidences entre 1909 et 1925[21]. Lors de son décès, en 1925, Robert Neville réside dans l’une d’entre elles, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, un peu à l’ouest du parc Beaubien. Sa veuve continuera d’y habiter pendant plusieurs années. Quant à Joseph Perrault, s’il a peu d’autres réalisations à son actif à Outremont – il a surtout été actif au Mile End – ce n’est pas le cas de son fils Jean-Julien. Également architecte, il a conçu un très grand nombre d’édifices commerciaux, institutionnels et résidentiels dans cette municipalité entre 1920 et la fin des années 1940. Ce n’était probablement pas étranger au fait qu’il avait épousé la fille de Joseph Beaubien, qui a régné sur Outremont pendant la même période…
Recherche et rédaction : Yves Desjardins.
Révision : Justin Bur.
Outre les sources citées plus bas, cet article s’appuie sur les actes conservés par le Registre foncier du Québec, les Annuaires Lovell, sur le Recensement fédéral de 1901 et sur les rôles d’évaluation de la Ville de Saint-Louis, quartier ouest, 1897-1909 (AVM P28-C-1).
[1] Cet article constitue en partie une mise à jour des recherches effectuées par Susan Bronson, et utilisées par Mariane Ackerman dans son article « History lives here », publié par The Gazette, le 11 mars 2006, p. 29 et 32.
[2] La vente avait d’abord été conclue le 30 juillet devant le notaire Cameron, l’associé de Marler. Mais un nouvel acte de vente est signé le 30 septembre, annulant le premier, car celui-ci n’avait pas été enregistré.
[3] C’est d’autant plus probable que, lorsque Robert Neville revend la maison en novembre 1909, il lui faudra obtenir un jugement de la Cour supérieure le déclarant seul propriétaire. Car, en l’absence de quittance, les droits de propriété des Jackson-Wand, n’avaient pas été clairement rayés du Registre foncier. Le jugement précise que le couple n’a pu être retracé, ayant quitté le Québec « depuis plusieurs années sans laisser d’adresse. »
[4] « Permis de construire », Le Prix courant, 20 janvier 1888, p. 11.
[5] Annonce, La Presse, 9 avril 1897, p. 7.
[6] Résolution d’une assemblée privée du conseil municipal de Ville de Saint-Louis, 23 avril 1897. Archives de la Ville de Montréal, Fonds Ville de Saint-Louis, P028-A2. Le conseil répondait à des requêtes répétées de Clarence J. McCuaig, le gérant de la Montreal Investment & Freehold Company.
[7] On retrouve des exemples de ces duplex dans les parties plus anciennes du Mile End, par exemple avenue Coloniale entre Villeneuve et Mont-Royal, ou encore avenue Casgrain, au nord de l’avenue Laurier. De plus, ils sont dotés de portes cochères qui donnent accès à la cour arrière, car les secteurs anciens sont dépourvus de ruelles.
[8] Neville avait d’abord acheté en mai des lots sur la rue St George [Esplanade] adjacente, mais, trouvant peut-être le potentiel de la rue Waverly plus grand, il les revendra à la Freehold lors de la transaction du 25 septembre.
[9] Leur collaboration antérieure s’était avérée fructueuse, puisqu’en janvier de la même année, Neville leur avait aussi commandé les plans d’un triplex à Westmount. Situé au 381 avenue Clark, il existe toujours.
[10] « For sale », Montreal Witness, 28 avril 1898, p. 7. (Ma traduction.)
[11] Publicités de Robert Neville Jr., Montreal Witness, 18 mai 1898 et 3 mars 1900. (Ma traduction.)
[12] Montreal Witness, 14 juillet 1898.
[13] Les promesses de vente sont des ententes privées entre deux parties qui ne requièrent pas nécessairement l’intervention d’un notaire et qui sont rarement enregistrées. L’avantage pour l’acheteur c’est qu’il peut payer par versements successifs, tandis que le vendeur peut reprendre possession des lieux si le premier fait défaut. L’historien Guy Gaudreau a étudié cette technique à Villeray : « Le rôle méconnu des promesses de vente dans le processus d’urbanisation à Montréal : le cas du village de Villeray au tournant du XXe siècle. » Urban History Review / Revue d’histoire urbaine, 2020, 48 (1), p. 10–21.
[14] Ma traduction.
[15] « L’Annexe de Montréal. La banlieue rivale de Westmount à la tête de l’avenue du Parc. » Publicité, La Presse, 8 novembre 1901.
[16] « Cottages artistiques », La Presse, 14 novembre 1901, p. 9.
[17] « Real Estate Transfers », Montreal Herald, 8 juillet 1904. Il obtient aussi deux résidences rue Sherbrooke.
[18] Cyprien Gélinas sera d’ailleurs battu à la mairie par Napoléon Turcot, dirigeant des échevins majoritaires, lors des élections de 1908.
[19] « Joli banquet à Ville St-Louis », La Patrie, 1er avril 1910, p. 1.
[20] Pierre-Richard Bisson, « 32 avenue Elmwood », Fichier signalétique des bâtiments, Ville d’Outremont, 1992.
[21] Ibid.





