Le « bordel de la police » au Mile End 1


Le célèbre « Red Light District » a défrayé la chronique montréalaise tout au long du 20ème siècle. Principalement situé dans le quadrilatère compris entre les rues Sainte-Catherine, Saint-Laurent, Craig (Saint-Antoine aujourd’hui) et Saint-Denis, il a compté jusqu’à 300 bordels qui exerçaient leurs activités au grand jour, la plupart du temps grâce à la protection de la police et de certains élus municipaux. Les enquêtes sur la moralité publique furent nombreuses à dénoncer cette situation. L’une des plus célèbres est celle du juge Caron, tenue entre 1950 et 1954, et qui permit à un jeune avocat, le futur maire de Montréal Jean Drapeau, de se faire connaître.

On se souvient peut-être moins cependant de l’enquête du juge Coderre, également sur la police de Montréal, en 1924-1925. Elle avait été mise sur pied à la suite des pressions d’un mouvement connu sous le nom de Comité des seize. Lancé en 1917 par des réformateurs — avocats, médecins-hygiénistes, prêtres —, il mène plusieurs enquêtes sur le « fléau de la prostitution », sous l’angle de la menace qu’il ferait peser sur la moralité et la santé publique. De plus, le Comité des seize accuse la police et surtout les élus populistes, qui ont repris le contrôle de l’hôtel de ville en 1914, d’être profondément corrompus. L’une des journées les plus sensationnelles de l’enquête a lieu le 28 octobre 1924. Car on apprend ce jour là que le mal ne se limite plus au Red Light, mais qu’il a même atteint une paroisse canadienne-française modèle, celle de Saint-Enfant-Jésus du Mile-End.

Celui qui met le feu au poudres, c’est le curé de la paroisse, l’abbé Philippe Perrier. Il a fondé une Ligue des mœurs pour lutter contre la prostitution au Mile End : selon lui, ses membres obtiennent d’habitude rapidement la fermeture des maisons à la réputation douteuse. Deux bordels ont toutefois résisté à ses efforts. L’un d’eux a même l’effronterie d’avoir pignon sur rue au 48 boulevard Saint-Joseph Est, juste à côté du Cercle paroissial et en face d’une crèche ainsi que du couvent des sœurs de la Providence. « Nous avons, dit Perrier au juge Coderre, l’ennui de voir à côté de nos églises des prostituées qui ont quatre, cinq automobiles tous les dimanches. […] C’est un défi à la moralité dans la ville de Montréal, et dans un quartier parfaitement honnête. »

Philippe Perrier, années 1920. BAnQ 06M_P748S.

Philippe Perrier, années 1920. BAnQ 06M_P748S.

La maison de Rose David, boulevard Saint-Laurent…

Pourtant, même si le bordel du boulevard Saint-Joseph est toujours ouvert lorsque Perrier témoigne, c’est un autre, situé à l’intersection nord-ouest du boulevard Saint-Laurent et de la rue Saint-Viateur —à l’emplacement de l’actuel bar Waverly, qui retient toute l’attention. Car, bien qu’il ait finalement fermé ses portes l’été précédent, il a fallu une campagne de deux ans au curé pour y parvenir. Lettres répétées au chef de police, au président du Comité exécutif de la ville, rien n’y faisait. Le témoignage d’Émilien Trépanier, lieutenant au poste de police 25, situé au coin de Saint-Laurent et Laurier, est éloquent. Il admet avoir reçu plusieurs plaintes au sujet de la maison, dont celles du curé Perrier. Le procureur lui demande alors :

– Comment s’appelait communément cette maison ?

– Je l’ai entendu nommer [sic] souvent dans le quartier, le vrai nom qu’ils se servaient c’était le « bordel de la police » .

Trépanier ajoute que, lorsqu’il recevait des plaintes, il n’avait pas d’autre pouvoir que d’en référer à son capitaine.

Un autre témoin est le boucher Auguste Tardif. Résidant du Mile End depuis 50 ans, il habite juste en face de la maison. Il explique que les clients arrivaient sans cesse, de jour comme de nuit, par automobiles pleines de monde. La tenancière, Rose David, témoigne à son tour. Après avoir obtenu la protection de la Cour, elle reconnaît avoir tenu là une maison de débauche pendant trois années. Rose David admet également qu’un policier du poste 25, Eugène Pilon, lui rendait régulièrement visite et endossait ses chèques. Mais elle le disculpe, en disant qu’il s’agit d’un ami d’enfance de son frère. Car la vraie cible de la tenancière, c’est le chef de la police, Pierre Bélanger. Rose David soutient avoir fait sa connaissance lorsqu’il s’est présenté un soir, vers minuit et demi, en compagnie de son chauffeur. Elle ajoute qu’il a alors consommé deux ou trois verres de scotch. La tenancière n’en dit pas plus sur ce qui s’est passé cette nuit-là, sinon, qu’après, elle était prévenue lorsqu’il allait y avoir des descentes. Ainsi, en juin 1923, elle a le temps de « renvoyer toutes ses filles » et elle est seule lorsque la police se présente. En échange de cette protection, Rose David affirme avoir donné trois fois 10 $ et une bouteille de champagne au chef Bélanger.

Dans son rapport, le juge Coderre se montre sévère envers la plupart des policiers de l’escouade de la moralité, dont il exige le congédiement. Plusieurs d’entre eux ont accumulé des sommes substantielles en devenant les protecteurs des bordels qu’ils devaient réprimer. Par contre, il est relativement indulgent envers le chef Bélanger, puisqu’il se contente de recommander sa mise à la retraite immédiate. Car, affirme le juge, les vrais coupables sont les membres du Comité exécutif, qui ont nommé un incompétent au poste de chef. Le rapport Coderre est éminemment politique : il blâme avant tout les élus municipaux qui ont, selon lui, non seulement fermé les yeux mais aussi profité de la prostitution érigée en système. Le constable Pilon, montré du doigt par plusieurs résidants comme l’un des protecteurs du « bordel de la police », s’en tire également bien : le juge reconnaît qu’il a manqué à son devoir, mais qu’il s’est laissé aveugler par son amitié d’enfance avec Rose David.

Le chef de la police de Montréal, Pierre Bélanger. La Patrie, 29 octobre 1924.

Le chef de la police de Montréal, Pierre Bélanger. La Patrie, 29 octobre 1924.

Pilon avait d’ailleurs écrit une lettre au curé Perrier pour tenter de se disculper :

Je connais madame David depuis mon enfance, je suis allé à la classe St-Louis avec ses frères. […] Plusieurs m’ont dit que je serais accusé lors de l’enquête de tenir une maison de désordre, je puis jurer devant Dieu qui doit me juger un jour que je n’ai jamais tenu de maison, et que je n’ai jamais reçu un sou favorisant la prostitution. […] Je suis prêt, Monsieur le Curé, [d’] aller me confesser à vous. […] Espérant que les autorités municipales connaîtront ce que je suis, de votre part, je vous prie de me croire avec respect, un de vos futurs pénitents.

Mais le curé Perrier n’a pas dû accorder trop de crédit à cette confession, puisque c’est lui-même qui remit la lettre aux autorités…

Sources consultées pour cet article :

Outre les journaux d’époque, l’enquête du juge Coderre a fait l’objet d’un fonds qui est conservé aux Archives de la Ville de Montréal: Enquête judiciaire sur la police de Montréal, 1924, P45-1_2-OP.

 


Commentaire sur “Le « bordel de la police » au Mile End

  • Serge Lauzon

    Mon père étant né en 1923 dans le Mile-End , la réputation de la famille est sauve.

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